Par Olivier Boivin

Le 23 octobre dernier, le directeur du FBI, Kash Patel, annonçait qu’une trentaine d’individus avaient été arrêtés en lien avec des enquêtes concernant des partis sportifs illégaux et des parties de poker truquées par la mafia. De ce lot de personnes, on y retrouvait entre autres l’entraîneur-chef des Trail Blazers de Portland, Chauncey Billups, et le joueur du Heat de Miami, Terry Rozier.
Avec tout l’éclaboussement causé par la révélation de cette affaire, une question passe toutefois sous le radar : les liens avec la mafia et le monde du sport sont-ils beaucoup plus profonds qu’on ne le croit ?
Avant tout, il serait cependant utile de discuter du scandale en tant que tel. Rozier est accusé d’avoir contribué à un stratagème de paris sportifs illégaux en fournissant des informations privilégiées de la NBA auxquelles il avait accès, en échange d’une part des profits générés. En ce qui concerne Billups, il aurait participé au truquage de parties de poker clandestines soutenues par les familles de la mafia, selon les autorités américaines. Les deux hommes, qui ont été suspendus par leur équipe respective pour le moment, sont accusés de blanchiment d’argent et de complot de fraude électronique.
« Nous parlons de dizaines de millions de dollars dans des affaires de fraude, de vol, de cambriolage, au cours d’une enquête qui a duré plusieurs années », a déclaré Patel en conférence de presse. Dans l’affaire de manigance au sein de parties de poker, ce sont 31 personnes qui seraient impliquées, nombreuses étant d’anciens athlètes professionnels. On leur reproche d’avoir utilisé la technologie pour pouvoir dérober plusieurs millions de dollars à des victimes dans la région de New York, activités qui étaient soutenues par des familles de la mafia.
Damon Jones, athlète retraité de la NBA, aurait lui aussi été accusé d’avoir participé au truquage de parties de poker et au stratagème de paris sportifs illégaux, lui qui aurait notamment dévoilé des secrets médicaux sur LeBron James.
La réputation de la NBA en jeu ?
Au total, six individus ont été accusés d’avoir participé à l’affaire des paris sportifs illégaux, dans ce que le FBI qualifie « d’un des stratagèmes de corruption sportive les plus éhontés depuis que les paris sportifs en ligne ont été légalisés aux États-Unis ». Selon la commissaire du service de police de New York, Jessica Tisch, des joueurs auraient volontairement adapté leur performance ou quitté prématurément des matchs pour permettre à ceux qui déposaient des paris de toucher leur cagnotte.
Rozier, entre autres, aurait confié à quelqu’un, alors qu’il évoluait avec les Hornets de Charlotte, qu’il prévoyait quitter un match en raison d’une présumée blessure pour permettre à plusieurs de placer des paris qui auraient rapporté des millions de dollars. Neuf autres individus auraient aussi participé au complot, dont un résident de la Floride et un de l’Oregon qui jouaient dans la NBA, en plus d’un autre entraîneur de la NBA ainsi qu’un proche de Rozier.
Il est important de souligner qu’assez récemment, la NBA a fait les manchettes pour des raisons similaires. En juin dernier, il a été rapporté que Malik Beasley, qui a dernièrement porté les couleurs des Pistons de Detroit, faisait l’objet d’une enquête fédérale pour activité inhabituelle impliquant des paris sportifs. Plus tôt en 2024, l’ailier fort des Raptors de Toronto, Jontay Porter, avait été banni de la NBA pour des accusations similaires, lui qui avait divulgué des informations confidentielles à des parieurs, adaptant aussi au passage ses performances et contrôlant les moments où il décidait de se retirer du jeu.
Même si le commissaire de la NBA, Adam Silver, se dit profondément perturbé par ces révélations quant aux paris truqués, assurant qu’il n’avait « rien de plus important pour la Ligue et les partisans que l’intégrité de la compétition », l’homme à la tête de la Ligue n’échappera pas cette fois-ci à l’attention du gouvernement américain. Avec l’implication de la FBI dans cette nouvelle affaire, un comité du Sénat présidé par Ted Cruz a envoyé une lettre à Silver pour que ce dernier fournisse de la documentation quant à ses politiques de jeu, et la liste d’enquêtes actives menées par la Ligue depuis 2020 quant aux paris sportifs. Le comité souhaite aussi que le commissaire de la NBA lui fournisse l’ensemble des communications entre la Ligue et ses partenaires officiels de paris sportifs, en plus de son rapport d’enquête sur Terry Rozier, alors que la NBA l’avait autorisé à continuer à jouer au terme de l’investigation en janvier 2025.
Silver a pris le temps de mentionner que la Ligue travaillait déjà avec les sociétés de paris sportifs pour limiter des types de paris qui seraient plus faciles à manipuler, quoiqu’il n’ait fourni aucune date quant à l’entrée en vigueur de nouveaux changements. « J’aimerais qu’il y ait une législation fédérale plutôt qu’État par État », a rajouté Silver.
Les ficelles de la mafia sportive
Le lien présumé entre la mafia et des joueurs de la NBA, autant retraités qu’actifs, comme Billups, Jones ou Rozier, révèle des tendances similaires quant aux façons dont le crime organisé a souvent réussi à trouver son chemin au cœur des vestiaires et des cercles intimes d’athlètes : à travers d’interactions souvent qualifiées d’inoffensives, ou avec l’aide d’intermédiaire peu connu.
Dans toute cette affaire se trouve Robert L. Stroud, connu des autorités puisqu’il détient un casier judiciaire. En 1994, Stroud a assassiné un individu dans le cadre d’une soirée de jeux de cartes et de paris. Ce dernier se trouve aussi à être le fameux intermédiaire qui a recruté Billups et Jones pour participer à des soirées de poker truquées, supervisées par les membres les plus influents de la mafia new-yorkaise. Billups et Jones avaient la mission d’attirer des individus riches pour jouer aux jeux, escroquerie qui aura rapporté un peu plus de sept millions de dollars grâce à l’utilisation de tables à rayons X, de lunettes haute technologie et d’autres outils futuristes.
Plusieurs se grattent cependant la tête devant de tels faits. Comment d’anciens athlètes qui ont pourtant si bien gagné leur vie pendant des années peuvent-ils se retrouver au milieu d’activités criminelles aussi graves ? Billups a totalisé un peu plus de 100 millions de dollars en gains totaux en tant que joueur et gagne près de cinq millions par année en tant qu’entraîneur des Trail Blazers. Jones, pour sa part, a récolté jusqu’à 22 millions de dollars au cours de sa carrière de 11 saisons.
Selon l’expert en mafia et rédacteur en chef du site web The Gangster Report, Scott Burnstein, le monde de la mafia aime cultiver des relations avec des athlètes tôt dans leur carrière, notamment lors d’évènements sportifs caritatifs pour les enfants.
Omniprésence des sites de pari sportif : une tendance amenée à changer ?
Le journaliste d’investigation américain, Dan E. Moldea, prédisait en 1989 dans son livre portant sur la façon dont le crime organisé influençait le football professionnel, que la promotion des paris sportifs légaux mènerait éventuellement à une augmentation des paris illégaux. Avec tous ces scandales qui ont explosé au cours des dernières années, est-ce normal d’être exposé plus que jamais à la promotion de site de paris sportifs dans nos télévisions ?
Une étude menée en 2024 en collaboration avec des chercheurs britanniques de l’Université de Bristol a révélé que les messages liés aux paris sportifs (logos de sites de paris, publicités, segments commandités) occupaient en moyenne jusqu’à 21 % du temps d’antenne par match. Sur une analyse qui s’est étalée sur sept matchs, ces derniers ont comptabilisé pas moins de 3 537 messages du genre, soit environ 2,8 par minute.
Le nombre d’athlètes-vedettes apparaissant dans des publicités promouvant les paris sportifs aussi a explosé. Dans la LNH, par exemple, on peut penser à Leon Draisaitl et Mitch Marner qui se sont associés à la compagnie Sports Interaction, ou même à Connor McDavid qui s’était associé à BetMGM. Le professeur de marketing à l’Université York à Toronto, Markus Giesler, se dit grandement préoccupé par la transparence de l’intégration du sport et du jeu, la prochaine étape selon lui étant de « détacher les athlètes du marketing des paris sportifs ». Il croit cependant que cela ne fera pas grand-chose pour limiter le volume des messages de paris sportifs, particulièrement ceux qui apparaissent sur la patinoire ou le terrain (93 % des messages sportifs sont imprimés directement sur les surfaces de jeu).
Josh Shaw, Calvin Ridley, Miles Austin, C.J. Moore et Shaka Toney dans la NFL, Shane Pinto chez les Sénateurs d’Ottawa, les golfeurs Vince India et Jake Staiano, l’agent de Shohei Ohtani ; au cours des dernières années, ce sont des dizaines d’athlètes et d’entraîneurs professionnels qui ont été suspendus pour des violations en lien avec des politiques de paris sportifs. Avec la montée en flèche, voire l’omniprésence des paris sportifs dans nos écrans, il est dur de prédire la façon dont ce dossier évoluera. Une chose est certaine : l’affaire la plus récente dans la NBA, avec l’implication du FBI, viendra certainement refroidir l’ardeur de plusieurs dans le futur qui pourraient se laisser tenter à de telles pratiques.
Source : Getty Images
