Par Sarah Gendreau Simoneau

*Cet article s’inscrit dans une série de textes dédiés à l’information retenue lors du Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer, où Le Collectif était présent.
Être correspondant à l’international, reporter de guerre ou journaliste terrain dans des zones difficiles comporte son lot de défis. Au Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer (FIJC), quatre femmes reporters ont témoigné sur les difficultés, mais également sur les avantages d’être une femme sur le terrain.
Cette discussion, modérée par Karine Tremblay, chroniqueuse et reporter pour La Tribune, rassemblait Céline Galipeau, cheffe d’antenne à Radio-Canada et reporter, Azeb Wolde-Giorghis, correspondante à Washington pour Radio-Canada, Hélène Lam Trong, réalisatrice du documentaire Dans Gaza et journaliste française, ainsi que Mai Yaghi, journaliste gazaouie pour l’Agence France-Presse (AFP) qui a fait apparition dans le documentaire Dans Gaza.
Bien plus qu’un journaliste, le reporter de guerre ou le correspondant à l’étranger est un professionnel d’action. Il va au-devant des dangers pour recueillir les éléments servant à étayer son reportage. Comme son nom l’indique, cette profession se pratique au cœur des champs de batailles ou dans les zones à risques. L’objectif du reporter est d’informer la population sur les événements qui se produisent dans ces zones. Auparavant perçu comme un métier d’hommes, les femmes ont graduellement fait leur place dans le journalisme depuis quelques décennies. Certains pays compliquent la présence des femmes sur le terrain pour des raisons culturelles. Pour faire leur place, certaines ont contourné les sentiers battus.
Des femmes qui ont fait leur place
D’entrée de jeu, Céline Galipeau a mentionné être émue par le travail et la présence de Mme Yaghi, qui a risqué sa vie pour informer le public, rappelant que les journalistes étrangers ne peuvent toujours pas entrer dans la bande de Gaza. « C’est cette solidarité qui nous permet de continuer. »
« Je me suis spécialisée, par la force des choses, dans les sujets que personne d’autre ne voulait faire, explique Hélène Lam Trong. Ça m’a donné l’opportunité d’aller dans des endroits du monde où je n’avais pas de concurrence avec des confrères masculins ou des femmes plus expérimentées. »
Azeb Wolde-Giorghis explique qu’elle s’est souvent fait dire qu’elle avait l’air « trop fragile » pour couvrir des conflits. « J’ai donc été pigiste pour aller couvrir des endroits dans lesquels on n’allait pas m’envoyer. Finalement, je me suis bâti une carrière un peu parallèle à ma carrière radio-canadienne. »
Être femme ouvre des portes
Malgré la dangerosité du métier, les panélistes sont toutes d’accord pour dire qu’être femme reporter de guerre ou envoyée spéciale peut s’avérer avantageux. « En tant que femmes journalistes, nous avons une position, une façon très différente des hommes de voir les choses. En tant que seule journaliste femme à Gaza pour l’AFP, je pouvais accéder à des endroits où mes collègues masculins n’avaient pas accès », explique Mai Yaghi.
« Être femme sur le terrain, ça pouvait parfois être compliqué, renchérit Céline Galipeau, mais ça m’a ouvert toutes les portes. J’ai eu accès aux femmes, donc à la moitié de la population, quand j’étais en Afghanistan. Elles vivaient des choses effroyables sous les talibans. J’ai pu entrer dans des maisons où les hommes n’ont pas le droit, parler aux femmes, faire des entrevues. »
La présence féminine et la voie journalistique que ces femmes empruntent peuvent jouer positivement sur l’information qu’elles sont capables d’aller chercher. « Le terrain, c’est de la proximité, c’est souvent de l’intimité. On a l’impression que cette plus grande présence féminine amène une autre façon aussi de raconter ce qui se passe à travers le monde », mentionne Karine Tremblay.
Des tabous et des peurs
Même si ces femmes récoltent certaines confidences plus intimes ou ont accès à des endroits ou à des gens que les hommes journalistes ne peuvent atteindre, le tabou de la maternité et la culpabilité étaient encore bien présents quand les panélistes invitées ont commencé leur carrière, mais ceux-ci tendent à disparaitre avec les nouvelles générations de femmes journalistes. « Quand j’ai commencé, raconte Céline Galipeau, il fallait faire comme les hommes, il fallait être disponibles comme les hommes, il fallait aller n’importe où comme les hommes. J’ai manqué beaucoup d’anniversaires de mon fils. Je n’avais pas le droit de dire non à certaines affectations. Il y a eu une énorme évolution aujourd’hui. Les jeunes journalistes ont le droit d’avoir une vie de famille et le droit d’avoir un équilibre un peu plus dans leur profession. Les choses ont bougé. »
Hélène Lam Trong trouve qu’en France, les choses ne bougent pas tant que ça. « La première question qu’on me pose quand je suis en reportage, c’est si j’ai des enfants. Si je réponds oui, ils me demandent qui les garde. C’est systématique. » Selon elle, les femmes sont dans les espaces qu’on leur a laissés. « Il y a beaucoup plus de femmes journalistes aujourd’hui, mais la répartition des sujets entre les hommes et les femmes reste très genrée. »
« Même si je viens du Proche-Orient, on vit les mêmes problématiques, souligne Mai Yaghi. J’ai été très critiquée en début de carrière. Beaucoup de gens me demandaient pourquoi j’allais couvrir des endroits dangereux et pourquoi je laissais donc mes enfants derrière. » Elle évoque la double responsabilité d’être femme de terrain. « Je dois encore faire beaucoup plus d’efforts pour montrer que je suis à égalité avec mes confrères hommes, et j’ai aussi une responsabilité largement supérieure à celle de l’homme pour ma famille, mes enfants. »
La peur du danger fait aussi partie des défis rencontrés comme journaliste de guerre. « En tant que femme sur le terrain, on est confrontée à la réalité du risque de viol », expose Hélène Lam Trong. Ayant été correspondante au Moyen-Orient, en Égypte, mais également en France, elle a longtemps travaillé seule dans certains endroits. « J’avais l’angoisse d’être entourée d’hommes dans un endroit isolé. Ça fait partie des risques qu’on prend, on y pense toujours. Souvent, le viol est utilisé comme arme de guerre. Le statut de journaliste et le fait d’être étrangère ne sont pas une protection, ça nous ramène à notre situation de femme. » S’habiller humblement, se couvrir, porter le voile, ne pas attirer l’attention dans un pays où les femmes ne sont pas trop visibles font partie des réalités des femmes journalistes sur le terrain.
Source : Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer

Sarah Gendreau Simoneau
Passionnée par tout ce qui touche les médias, Sarah a effectué deux stages au sein du quotidien La Tribune comme journaliste durant son cursus scolaire, en plus d’y avoir œuvré en tant que pigiste durant plusieurs mois. Auparavant cheffe de pupitre pour la section Sports et Bien-être du Journal, et maintenant rédactrice en chef, elle est fière de mettre sa touche personnelle dans ce média de qualité de l’Université de Sherbrooke depuis mai 2021.
