Par Sarah Gendreau Simoneau

Messages, courriels, médias sociaux, notifications… Nos journées sont rythmées par une multitude de sollicitations numériques, même en dehors du travail ou de l’école. La quantité de contenus auxquels nous sommes exposés dépasse largement ce que notre cerveau peut traiter. Ce phénomène se nomme la surinformation, l’infobésité ou encore la surcharge informationnelle. Avec cette surinformation survient aussi le « doomscrolling » ou le terme en français qui ne rend pas justice à son équivalent anglophone, le « défilement anxiogène ».
Cette surabondance d’informations n’affecte pas seulement notre efficacité au travail, mais elle a aussi un impact réel sur notre santé mentale, notre concentration et notre qualité de vie. Face à cet afflux, notre cerveau ne parvient plus à trier, analyser et exploiter l’information.
Selon Julien Pierre, professeur au Département de communication de l’Université de Sherbrooke et spécialiste en médias numériques, le phénomène n’est pas si nouveau. « C’est un sujet qui était déjà discuté, observé par les sociologues et les chercheurs en communication dans les années 2000. C’est là où on parlait d’infobésité, c’était un autre vocabulaire. » Aujourd’hui, les intelligences artificielles (IA) profitent également de cette grosse quantité d’informations. « Elles vont même en apporter un peu plus. Ce volume d’informations en circulation aujourd’hui s’explique par des raisons technologiques, mais aussi par des raisons sociales ou politiques. »
Le « doomscrolling »
Le « doomscrolling », quant à lui, c’est le défilement ininterrompu sur les applications qui ont un fil d’actualité, notamment TikTok et Instagram. « Ç’a été inventé pour Instagram au départ, ce qu’on appelle l’infinite scroll, explique M. Pierre. Ce qui fait que ta consultation de contenus peut ne jamais s’arrêter. Tu peux y passer des heures et des heures, ça peut provoquer des problèmes de santé mentale, de manque de sommeil, de concentration, de recherche de satisfaction, de consultation de contenus qui sont sans intérêt, par exemple. » Selon lui, c’est une fonctionnalité qui participe à la surcharge informationnelle.
Le « doomscrolling » est aussi un néologisme anglais qui décrit la tendance des internautes à consommer une procession sans fin de nouvelles négatives en ligne, un phénomène qui inquiète les spécialistes en santé mentale. Les mauvaises nouvelles, les informations de tout ce qui se passe dans le monde sont encore plus accessibles qu’avant sur nos téléphones intelligents. Plusieurs études ont démontré le lien entre la consommation abusive de mauvaises nouvelles et la dépression, le stress et l’anxiété.
Le « doomscrolling » nous convainc que, si nous rassemblons plus d’informations, nous pourrons nous sentir mieux. Nous pensons qu’en lisant un article de plus ou en regardant un clip de plus, nous obtiendrons la conclusion que nous recherchons. Mais au lieu de cela, nous nous sentons souvent impuissants, dépassés et submergés par les émotions. Environ une personne sur six (16,5 %) montre des signes de consommation problématique d’informations suffisamment graves pour avoir un impact sur son stress, son anxiété et sa santé en général, expose le Dr Bryan McLaughlin.
Incapacité de décrocher
Il est difficile pour une certaine tranche de la population de décrocher de son téléphone, des applications, des contenus en continu. Les individus appartenant aux générations Y, Z et Alpha, qui sont les plus jeunes, sont nés soit à l’aube de l’ère des mobiles multifonctions, soit pendant son apogée. Plusieurs d’entre eux (sans généraliser) sont incapables de ne pas être connectés. L’explication de Julien Pierre quant au fait que certaines personnes n’arrivent pas à décrocher du contenu en ligne, c’est qu’il y a tout de même des contenus intéressants. « Tout n’est pas à jeter à la poubelle sur les médias sociaux. Les trois milliards d’utilisateurs doivent y trouver leur intérêt. Mais il y a des effets négatifs qui sont très forts, très nocifs et qui compensent les bienfaits qu’on peut trouver sur ces plateformes. »
Un des facteurs explicatifs, selon le spécialiste en médias numériques, c’est la facilité du geste. « Une autre explication, c’est ce qu’on appelle le circuit de la récompense ou l’effet dopamine de trouver du contenu intéressant. » Il évoque également les enjeux psychosociaux où on cherche des contenus rassurants ou humoristiques, qui vont venir renforcer nos convictions. « Même si on sélectionne des sources, l’algorithme va quand même nous proposer des choses qui n’ont aucun lien avec nos centres d’intérêt. C’est plus des enjeux de littératie numérique, donc les compétences informationnelles de trier l’information, de filtrer, de supprimer des comptes qui ne nous intéressent pas, par exemple. »
Comment reprendre le contrôle ?
Ça peut paraître facile de se « déconnecter » de son téléphone et des réseaux sociaux, mais ce ne l’est pas nécessairement au même niveau pour tout le monde. « Pour les individus, on a des applications sur notre téléphone où on peut savoir le nombre d’heures passées sur nos écrans. On a donc des outils qui peuvent nous aider, des applications qui peuvent restreindre notre temps d’écran », explique Julien Pierre. Il ajoute que certaines personnes sont capables de mettre le téléphone de côté pendant la fin de semaine ou passer en mode avion un certain temps. « Pour ce qui est de la législation, des lois un peu partout interdisent le téléphone et les médias sociaux pour les jeunes. »
En effet, le gouvernement Carney a récemment annoncé un projet de loi (C-34) sur la sécurité numérique pour interdire l’utilisation des réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Ces plateformes pourront toutefois obtenir une exemption si elles mettent en place « des mesures de sûreté suffisantes » pour protéger les jeunes. Julien Pierre est cependant d’avis « qu’il ne faut pas qu’il n’y ait que ça, l’interdiction. C’est [les médias sociaux] souvent le dernier espace de socialisation qu’on leur a laissé [aux jeunes]. »
En gros, pour apprendre à mieux réguler les informations qui nous parviennent, on doit consommer volontairement, et non automatiquement, en définissant nos besoins réels, en sélectionnant nos sources et en acceptant de ne pas tout savoir et tout suivre. On peut aussi instaurer des routines intelligentes, comme le propose M. Pierre, en définissant certains moments précis dans la journée pour consulter les actualités et les médias sociaux. Le jeûne numérique (ou digital detox), le blocage des notifications ou commencer la journée sans écrans sont aussi de bons moyens de réduire sa consommation d’informations en ligne.
Source : Adobe Stock

Sarah Gendreau Simoneau
Passionnée par tout ce qui touche les médias, Sarah a effectué deux stages au sein du quotidien La Tribune comme journaliste durant son cursus scolaire, en plus d’y avoir œuvré en tant que pigiste durant plusieurs mois. Auparavant cheffe de pupitre pour la section Sports et Bien-être du Journal, et maintenant rédactrice en chef, elle est fière de mettre sa touche personnelle dans ce média de qualité de l’Université de Sherbrooke depuis mai 2021.
