Par Salma Labiede

Il y a quelques années, courir était une activité relativement simple : on enfilait ses chaussures, on partait courir et on rentrait à la maison. Aujourd’hui, pour plusieurs adeptes de la course à pied, l’expérience ne se termine pas lorsque l’entraînement est fini. Elle se poursuit sur Strava.
L’application Strava permet d’enregistrer ses sorties, de mesurer sa vitesse, sa distance et son temps, puis de partager ces informations avec une communauté de coureurs. Pour les débutants, c’est souvent un excellent outil. Voir ses progrès semaine après semaine peut être très motivant et peut permettre de garder une discipline dans le sport. Le premier cinq kilomètres, la première sortie de dix kilomètres ou encore l’amélioration graduelle de son rythme deviennent des petites victoires faciles à observer grâce à leur conceptualisation statistique.
Mais derrière les statistiques et les graphiques se cache une réalité plus nuancée. Si Strava aide plusieurs personnes à rester actives et à se dépasser, elle peut aussi transformer le plaisir de courir en une quête constante de performance.
Courir… ou montrer qu’on court?
La course à pied est souvent associée au bien-être. Elle permet de réduire le stress, de prendre l’air et de décrocher des écrans pendant quelques instants. Pourtant, avec les réseaux sociaux et les applications de suivi sportif, une nouvelle question apparaît : court-on encore uniquement pour soi?
Sur Strava, chaque sortie peut être publiée presque instantanément. Les abonnés peuvent voir le parcours effectué, la distance parcourue et même le rythme du coureur. Cette visibilité crée parfois une forme de motivation supplémentaire. Après tout, recevoir des encouragements ou des félicitations après une longue sortie peut faire plaisir.
Cependant, il arrive aussi que la publication devienne presque aussi importante que la course elle-même. Certaines personnes ressentent le besoin de partager chacune de leurs performances ou de démontrer leur régularité. L’activité sportive se transforme alors en vitrine où chacun expose ses accomplissements. Cette quête de la performance et de la visibilité peut entraîner de l’anxiété de performance.
Les utilisateurs les plus créatifs vont même jusqu’à dessiner des formes ou des mots à travers leurs parcours enregistrés par GPS. Ces œuvres éphémères, visibles uniquement sur une carte numérique, montrent à quel point courir est devenu bien plus qu’un simple exercice physique.
Quand le sport devient un réseau social
Le succès de Strava ne repose pas uniquement sur les statistiques. L’application fonctionne aussi comme un véritable réseau social. On y suit ses amis, on réagit à leurs performances et on participe à différents défis.
Pour plusieurs personnes utilisatrices, cet aspect communautaire est l’une des principales forces de la plateforme. Lorsqu’il fait froid, qu’il pleut ou que la motivation manque, voir ses amis continuer à s’entraîner peut donner l’élan nécessaire pour sortir courir.
Mais cette proximité a également son revers. À force de voir les performances des autres, il devient facile de se comparer. Pourquoi cette personne court-elle plus vite? Pourquoi s’entraîne-t-elle davantage? Pourquoi ai-je l’impression de stagner?
Ces questions peuvent rapidement transformer une activité censée améliorer le bien-être en source de pression. Certains coureurs finissent par oublier qu’ils courent avant tout pour eux-mêmes et non pour obtenir des mentions « J’aime » ou impressionner leur entourage. Selon Radio-Canada, bien que Strava possède des effets positifs, cette application peut glorifier le surentraînement. En 2016, Strava comptait environ 20 millions d’utilisateurs. Le 13 juillet 2025, les données montraient une augmentation de huit fois plus d’utilisateurs qu’en 2016. Tania Lemoine, directrice générale de la clinique BACA, spécialisée dans les troubles alimentaires compare l’application à une drogue et explique que dans leur clinique il est demandé aux patients de quitter l’application.
Pourquoi les jeunes redécouvrent-ils la course à pied?
Malgré ces risques, la course à pied connaît actuellement un véritable regain de popularité chez les jeunes adultes. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène.
D’abord, courir est accessible. Contrairement à certains sports qui nécessitent un abonnement coûteux ou un équipement spécialisé, une paire de chaussures suffit souvent pour commencer.
La course répond également à un besoin grandissant de prendre soin de sa santé mentale. Dans un contexte marqué par le stress, la surcharge numérique et les préoccupations liées aux études ou au travail, plusieurs jeunes recherchent des activités qui leur permettent de ralentir et de se recentrer.
Enfin, courir est devenu une composante de l’identité de plusieurs personnes. Sur les réseaux sociaux, les contenus liés à la course, aux marathons et aux habitudes de vie actives se multiplient. Pour certains, devenir coureur représente autant un mode de vie qu’une activité sportive.
Trouver le bon équilibre
Au fond, l’application Strava n’est ni bonne ni mauvaise. Comme plusieurs outils numériques, ses effets dépendent surtout de la façon dont elle est utilisée. Pour certains, elle représente une source de motivation et un moyen concret de mesurer leurs progrès. Pour d’autres, elle peut devenir une source de comparaison constante.
L’essentiel est peut-être de se rappeler pourquoi on a commencé à courir. Était-ce pour accumuler des statistiques ou pour se sentir mieux? Pour battre les autres ou pour se dépasser soi-même?
Dans une époque où presque tout peut être mesuré, partagé et comparé, la véritable performance consiste parfois simplement à apprécier la course pour ce qu’elle est : un moment pour soi, loin des écrans, un pas à la fois.
Source : Runna
