« Quitte ton 9 à 5 » : rêve de liberté ou illusion générationnelle? 

Par Camille Guindon 

Plusieurs jeunes de la génération Z ont l’impression d’être « emprisonnés » dans un emploi 9 à 5 et rêvent de liberté. 

Sur les réseaux sociaux, le message revient sans cesse : quitte ton emploi, deviens travailleur autonome, vis de tes passions. Une vie sans patron, sans horaires fixes, sans routine imposée. Pour une génération qui a grandi avec TikTok et Instagram, le rêve est clair : être libre. 

Mais derrière cette promesse de liberté se cache une question plus complexe. Est-ce une réelle opportunité ou une illusion amplifiée par les réseaux sociaux et la pression économique? 

Le rêve d’être « son propre boss » 

Pour plusieurs jeunes, le modèle traditionnel du 9 à 5 ne fait plus rêver. Il est associé à la routine, à la rigidité, et à une forme de perte de contrôle sur sa vie. À l’inverse, le travail autonome est présenté comme une solution idéale : gérer son horaire, choisir ses projets, travailler de n’importe où. 

Un étudiant qui cumule études et projets à titre de travailleur autonome explique que ce mode de vie lui donne une impression de liberté : « J’ai l’impression que je contrôle plus ma vie. Même si je travaille beaucoup, c’est moi qui décide quand et comment. » Cette idée de contrôle est centrale. Pour beaucoup, ce n’est pas seulement une question d’argent, mais d’autonomie et d’identité. 

Monétiser ses passions  

Aujourd’hui, il ne suffit plus d’avoir une passion. Il faut souvent qu’elle devienne un projet voire une source de revenus. Créer du contenu, lancer une petite entreprise, faire du design en freelance, gérer des réseaux sociaux pour des clients : les side hustles (emplois d’appoint) sont devenus presque normaux chez les jeunes. 

Pour Samuel Lamoureux, professeur à la TÉLUQ, la valorisation excessive du « travail passion » peut devenir problématique. En encourageant les jeunes à faire de leur passion une carrière à tout prix, on risque de normaliser des conditions de travail précaires au nom de l’épanouissement personnel. Cette logique change profondément le rapport au travail. Le loisir devient productif. Le plaisir devient mesurable.  

Une liberté qui vient avec un prix 

Mais cette liberté a un revers que les vidéos inspirantes montrent rarement. Le travail autonome est souvent instable. Les revenus peuvent varier énormément d’un mois à l’autre. Il n’y a pas de salaire garanti ni d’avantages sociaux. Pour Stéphane Roy, planificateur financier et président de Sommet groupe financier, l’un des principaux défis est la gestion de cette imprévisibilité. « Il faut aider à budgéter les dépenses et le remboursement des dettes d’études », explique-t-il. Selon lui, plusieurs jeunes travailleurs autonomes « sont très bien formés dans leur domaine, mais ont rarement suivi des cours en finances personnelles ». 

À cela s’ajoute une réalité plus invisible : l’isolement. Travailler seul, sans collègues, sans structure fixe, peut rapidement devenir mentalement exigeant. 

Une pression qui vient aussi des réseaux sociaux 

Sur Instagram ou TikTok, les entrepreneurs affichent souvent une vie idéale, mais cette image est partielle. María Eugenia Longo, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), souligne que les parcours professionnels des jeunes sont de plus en plus influencés par des normes sociales qui valorisent l’autonomie, la flexibilité et la réussite individuelle. Dans ce contexte, certains peuvent avoir l’impression qu’il faut constamment se démarquer ou construire un parcours hors du commun pour réussir. 

Le travail devient alors plus qu’un moyen de vivre : il devient une preuve de réussite personnelle. Et dans cette logique, l’échec est souvent vécu individuellement, comme un manque de discipline ou de vision. 

Liberté réelle ou liberté vendue? 

Le cœur du débat est là. Le travail autonome offre une vraie liberté pour certains, la possibilité de choisir ses projets, de créer quelque chose à soi, de sortir du cadre traditionnel. 

Mais il est aussi devenu une image idéalisée, parfois déconnectée de la réalité quotidienne. Entre les horaires instables, la pression de performance constante et la nécessité de toujours être productif, cette liberté peut parfois ressembler à une autre forme de contrainte tout aussi exigeante. 

Une génération entre deux réalités 

Ce phénomène ne sort pas de nulle part. Le coût de la vie augmente, les loyers sont élevés et la sécurité d’emploi n’est plus aussi garantie qu’avant. Dans ce contexte, multiplier les revenus devient parfois une nécessité plutôt qu’un choix. L’économiste Pierre-Carl Michaud, professeur à HEC Montréal, a d’ailleurs souligné à plusieurs reprises dans les médias que les jeunes adultes sont parmi les plus touchés par la hausse du coût de la vie, notamment en raison du poids grandissant des dépenses liées au logement. 

Ainsi, le « quit your job » n’est pas toujours un rêve de liberté pure. Pour certains, il s’agit davantage d’une stratégie d’adaptation à une réalité économique plus difficile. 

Repenser la liberté 

Finalement, la question n’est peut-être pas de choisir entre le 9 à 5 et l’entrepreneuriat, mais plutôt de comprendre ce qu’on cherche réellement.  

Le rêve de liberté demeure puissant, mais il se heurte à une réalité plus nuancée : être « son propre boss » ne signifie pas être sans contraintes. Cela signifie souvent simplement changer de type de contraintes. 


Source : Getty Images

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