Par Rebecca Gagné

*Cet article s’inscrit dans une série de textes dédiés à l’information retenue lors du Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer, où Le Collectif était présent.
Le mois de mai en Gaspésie est synonyme du Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer (FIJC). Journalistes et autres acteurs du milieu s’y sont une fois de plus rassemblés cette année sous le signe du partage de connaissances, de pratiques et de réflexions collectives. Parmi la foule de conférences offertes, on retrouvait un panel autour du journalisme d’immersion. La journaliste Julia Pagé (Rad), le journaliste et écrivain Hugo Meunier (Urbania) et le comédien et auteur Justin Laramée ont échangé sur cette façon de transmettre l’information du terrain au public.
Le journalisme d’immersion est une approche journalistique où le journaliste s’intègre directement au milieu. C’est un style qui se distingue par une façon plus sensationnelle — ou, comme le dirait Julia Pagé, plus colorée — de raconter les faits. « Ça reste que du journalisme sans immersion, c’est beige… des fois! »
Un métier évolutif basé sur le long terme
Selon Hugo Meunier, le métier de journalisme d’immersion est évolutif. « Aujourd’hui, les gens sont biberonnés à TikTok et tout ça, où les gens te parlent à deux pouces [de distance]. Ils vivent une expérience, ils partagent une expérience, ce qui est de l’hérésie pour le journalisme pur. » Le journaliste est d’ailleurs étonné qu’il n’y ait pas plus de gens du milieu qui ont recours à ce format, qui fonctionne très bien auprès d’un public plus jeune.
De son côté, Justin Laramée jongle avec théâtre-documentaire et journalisme pour mettre en lumière différents sujets susceptibles de retenir l’attention. Ses différentes productions Run de lait, Temps de cochon et Front de bœuf se distinguent sur le plan des libertés journalistiques. Le style théâtral des deux premières permet une plus grande lassitude sans pour autant compromettre la véracité des faits. Mais Face de bœuf étant plutôt conçue pour la plateforme Ohdio de Radio-Canada, ses critères journalistiques s’avèrent plus étoffés. « Il y a soudainement une charte : ce n’est pas du tout la même chose », précise l’auteur et comédien.
Voir plutôt que croire ou ne pas croire
Julia Pagé salue la diversité d’approches que comporte l’éventail du journalisme d’immersion. Elle croit notamment que cette avenue journalistique permet de rétablir un sentiment de proximité et de confiance envers les médias de la part du public. « L’immersion, ça permet aux gens de rencontrer les gens pour vrai, et il n’est pas question de croire ou de ne pas croire : tu vois. » Ce sont précisément ces moments qui permettent au public de devenir partie prenante du récit, selon la journaliste.
Pour Hugo Meunier, la seule façon de comprendre comment fonctionne réellement une organisation, c’est d’y être embauché. « Et ça, moi je pense que c’est journalistique avec un j majuscule. » Le journaliste donnait entre autres l’exemple de son immersion secrète chez Walmart, qui avait duré trois mois.
Il faut savoir que la situation du Québec quant à l’exposition des réalités est quelque chose de difficilement accessible. Le journaliste déplore les relations publiques de la province, qui « mettent des bâtons dans les roues ». « On a peur d’avoir peur, et ça fait en sorte que des journalistes s’essaient à passer par la porte de côté, alors que ce serait vraiment plus payant pour tout le monde de dire on va vous montrer ce qu’est notre réalité », renchérit-il.
« Malgré tout, ce ne sont pas nos ennemis ces gens-là qu’on infiltre, on pourrait travailler ensemble. On veut montrer la vraie affaire; les gens ce qu’ils veulent voir, c’est la vraie affaire. » Ce souci du paraître de la part des organisations, qui dénaturent la réalité en contexte d’entrevue, pousse les journalistes comme Hugo Meunier à « y aller en ninja le soir » et de s’immiscer secrètement.
Le journalisme d’immersion, c’est s’investir professionnellement, mais aussi émotionnellement. Justin Laramée rapporte être souvent aux prises de l’histoire qu’il raconte, l’exposant davantage à une sensibilité qui contraste avec le modèle du journalisme traditionnel.
Julia Pagé se dit entre autres encouragée par l’engouement du public en réponse à ces diverses formes de reportage immersif. « Je pense que si on reste près de l’humain et qu’on amène les gens dans notre démarche, qu’on les amène avec nous sur le terrain, on n’a pas à se casser la tête plus que ça. »
Crédit : Sarah Gendreau Simoneau
