Par Elizabeth Gagné

Depuis longtemps, les relations amoureuses sont exploitées dans les médias. Les téléréalités telles que Occupation Double, Love Is Blind, Les Princes de l’amour, Séduction haute tension, etc., sont encore populaires. Sur les réseaux sociaux, plusieurs exposent leur relation et s’improvisent experts ou expertes en la matière. Les applications telles que Tinder, Bumble, Hinge et plusieurs autres ont transformé nos rencontres. Force est de constater que cette industrie prend de plus en plus d’ampleur. Quelles sont les répercussions de ce phénomène sur l’esprit et quelles sont les raisons de sa popularité ?
Il ne faudrait pas croire que les relations amoureuses houleuses ne fascinent que depuis peu. Au contraire, on les retrouve dans tous les récits mythologiques, qu’ils soient grecs, égyptiens ou vikings. Des pièces de Shakespeare, dont sa plus célèbre, Roméo et Juliette, à la légende du roi Arthur et de Guenièvre, bref, elles attisent les passions et fascinent les gens depuis des lunes. Ce qui a changé, c’est la façon dont elles sont capitalisées et consommées aujourd’hui. À partir de recherches exhaustives et avec la collaboration de la psychologue Audrey Brassard, spécialiste des relations amoureuses, nous sommes en mesure de lever le voile sur cette obsession qui a durablement changé au cours des dernières années.
Des relations orchestrées
Au contraire de ce que son nom indique, la téléréalité est loin d’être la réalité. Une recherche récente menée en France par Manon Maurel en 2024, intitulée La médiatisation des relations amoureuses conflictuelles : la rhétorique du couple dans la téléréalité, montre l’envers du décor de ce genre de série. Avec de hautes cotes d’écoute et des coûts de production faibles, la téléréalité est un genre qui vaut son pesant d’or pour les chaînes de production. Pour qu’elles soient aussi populaires, les émissions de ce genre misent sur le suspense, la dramatisation et les conflits puisque ce sont ces phénomènes qui obtiennent les plus hautes cotes d’écoute. « Les programmes doivent être nourris comme des feuilletons et ainsi intéresser et fidéliser les téléspectateurs. Les productions doivent se fier aux horizons d’attente de ces derniers, selon le contrat entre eux, et élaborer un récit », explique Mme Brassard. C’est donc dire qu’il ne s’agit pas de la réalité.
Audrey Brassard rappelle que ce genre d’émission ne montre que des relations amoureuses idéalisées, artificialisées et narrativisées. Elle déplore notamment que seul le physique soit considéré comme un atout, alors qu’il ne s’agit que d’un aspect parmi tant d’autres qui forgent une relation. Le conflit, quant à lui, qui fait augmenter les cotes d’écoute, est également problématique.
Comme discuté avec Audrey Brassard, le conflit en soi n’est pas une mauvaise chose. Il est même essentiel pour développer l’intimité dans son couple. C’est quelque chose auquel on peut facilement s’identifier, ce qui explique en partie sa popularité dans les émissions de téléréalité. Là où cela devient problématique, c’est dans la manière dont les conflits sont gérés à travers ces émissions. C’est la façon de gérer le conflit qui va faire la différence. Selon Mme Brassard, l’écoute, partie intégrante d’une bonne gestion du conflit, n’est pas suffisamment représentée. Une autre tache au dossier est « l’aspect du jeu et de la stratégie, présent dans la plupart de ces émissions, qui nuit à la représentation de ce qu’est une relation saine », précise la spécialiste. Une relation ne peut pas se construire si elle n’est pas authentique.
La fast-fashion des relations
Les sites de rencontre et les applications mobiles, à cet effet, ont littéralement explosé dans les dernières années. Ils ont considérablement transformé la manière dont nous faisons des rencontres. Ce changement s’opère notamment dans un processus dit de catalogue, explique Audrey Brassard. Ces plateformes poussent les utilisateurs à mettre de l’avant leurs critères afin de faire une sélection qui coche toutes les cases. « Avoir des critères est une bonne chose, mais ceux-ci comportent autant de risques que de bénéfices. Il faut garder un esprit ouvert et ne pas s’empêcher de faire de réelles rencontres. »
De la désinformation à la pression
Les vidéos qui circulent à travers nos algorithmes sous la forme de « shorts » présentent une multitude d’informations qui laissent sous-entendre des choses à faire ou à ne pas faire lorsque vous êtes en couple. Ces « faux experts » présentent, encore une fois, une version idéalisée de la relation amoureuse, souvent extravagante et associée à certains archétypes. Ces images et ces idées, maintes fois répétées, forment des exigences dans notre esprit qui sont parfois démesurées et trompeuses. S’ajoute à cela la pression qui s’installe lorsqu’on ne correspond pas aux exigences véhiculées. « Certaines vidéos peuvent amener le consommateur à tester son ou sa partenaire, ce qui le met automatiquement en position d’échec », précise Mme Brassard.
« Il est important, plus que jamais, poursuit-elle, de développer son sens critique et de se questionner sur ce qui est réellement important pour nous, et non pas sur ce qui devrait être important selon ces faux experts. Il en va de sa propre construction identitaire, à savoir qui nous sommes et ce qui nous rend réellement heureux. Il existe tout un tas de façons d’exprimer et de montrer son affection à son ou sa partenaire. »
Afin de contrer cette désinformation, Audrey Brassard souligne le projet Lions-nous, une initiative de deux doctorantes en psychologie membres du Laboratoire de recherche sur le couple et la sexualité, Audrey-Ann Lefebvre et Anne-Laurence Gagné. Elles ont reçu un financement du Fonds de recherche du Québec (FRQ) pour aider à la création du projet dont l’objectif est de contrer la désinformation et d’offrir des informations fiables sur les relations intimes. Le public cible est constitué de jeunes adultes.
En résumé, les relations amoureuses que l’on consomme à travers la téléréalité, les médias sociaux, les films et les romans sont souvent artificielles, idéalisées et construites selon un narratif prédéterminé. Elles ont cependant des effets négatifs sur nos exigences, notre façon de gérer les conflits, la construction de notre identité personnelle et l’intimité. Cependant, elles continueront à nous fasciner, car elles font partie intégrante de nos vies et il est facile de s’y identifier.
Le secret pour se défaire de toutes ces influences est de développer sa pensée critique. Celle-ci est essentielle afin de s’autodéterminer et de prendre un pas de recul pour mieux cerner ce dont nous avons réellement besoin dans une relation. Audrey Brassard a souligné à plusieurs reprises l’importance de communiquer avec son ou sa partenaire et de faire preuve d’écoute.
Allez visiter la page Instagram du projet Lions-nous. : (Code QR dans la version à imprimer et lien dans la version Web)
Source : Page Facebook d’OD

Elizabeth Gagné
Étudiante à la maîtrise en histoire, Elizabeth a toujours été passionnée par les arts et la culture. Depuis 2022, elle travaille de pair avec ses collègues à promouvoir le programme des Passeurs culturels à la Faculté d’éducation.
