Par Rebecca Gagné

« Ralentir. Se promener en forêt. Regarder. Cueillir. Remplir son panier », voilà les mots qui habillent le site Web de L’atelier de cueillette, entreprise lancée par Joanie Bélanger, technicienne en écologie et botaniste. Dans une ère menée par une infatigable rapidité, l’art de cueillir en forêt fait résonner sa silencieuse rébellion contre ce rythme effréné, s’inscrivant ainsi dans la pratique du slow living.
Il y a de cela environ cinq ans, Joanie a décidé de vivre de son entreprise à temps plein, alors appelée par le chemin que ses valeurs lui imploraient d’emprunter, soit celui de la lenteur et du moment présent.
« Je répète toujours aux gens que, pour pouvoir faire de la cueillette sauvage, ce n’est pas juste d’apprendre le nom des plantes. C’est au-delà de ça : ma philosophie derrière l’entreprise c’est d’apprendre aux gens à ralentir, à regarder autrement la nature sous un autre œil et à prendre le temps. »
Mais pourquoi cette activité, qui remonte pourtant à des millénaires avant notre époque, a-t-elle pour caractéristique le ralentissement? « C’est lent comme activité, on n’est pas dans de la vitesse et de la performance; si on veut être dans ça, eh bien, c’est raté! Ce n’est pas ça du tout : ça prend du temps, ça prend des apprentissages », explique Joanie.
À défaut d’être une pratique clé en main, réduite à un manuel d’instructions, la cueillette sauvage demande temps et patience, deux composantes rarissimes dans la société d’aujourd’hui. « Il y a plusieurs années, quand j’ai commencé à moi-même faire de la cueillette, je me rappelle que parfois, il fallait que je me parle! […] Il ne fallait pas que je regarde l’heure! », partage l’entrepreneuse, le sourire aux lèvres. Effectivement, cueillette ne rime pas avec production, et certaines récoltes qui peuvent durer des heures n’aboutiront qu’à un petit pot presque plein.
« Pour moi, c’est comme une excuse faire de la cueillette sauvage : [c’est] pour ralentir, pour prendre le temps de regarder la nature autrement. » Mais l’habitude de Joanie à se tourner vers la forêt, « ne s’est pas bâti d’un coup », justement en raison du bagage de connaissances à cultiver en amont. « C’est une pratique qui se construit, qui s’adapte, qui est flexible selon où nous en sommes dans notre vie », précise-t-elle.
La nature comme moteur
Au-delà du temps qu’elle prend à s’enraciner dans un mode de vie, la cueillette sauvage se forge à la réalité de tout un chacun par les besoins uniques de ses adeptes. « […] On a tous des besoins différents, on a tous une vie différente, on habite dans [des endroits] différents, on a accès à la nature d’une façon différente », ce qui teinte le réalisme et le plaisir de l’activité.
Outre la récolte de pépites d’abondance forestière, le slow living est pour Joanie étroitement lié avec la reconnexion à la nature. « On est vivants nous aussi, on fait partie du vivant, on est supposés faire partie de l’écosystème; c’est juste que l’être humain s’est développé d’une façon tellement particulière qu’on a réussi à vivre déconnectés du vivant. Pourtant, on devrait faire partie de cet écosystème-là. »
« Tout est fait pour qu’on soit des êtres vivants qui vivent carrément en pleine nature. Quand on se retrouve dans cet environnement-là, automatiquement, il y a comme un apaisement », poursuit-elle. « La nature a tellement à nous apprendre : elle suit un rythme qui est… j’allais dire normal, mais ce n’est même pas normal, c’est juste le rythme. »
Comment alors faire persister ce désir de ralentir à travers les innombrables demandes de la société, qui ne s’essouffle jamais, elle? La sagesse réside dans l’art de revenir à soi, de se réécouter, de réorienter courageusement nos choix de vie de sorte à les harmoniser à nos valeurs, selon Joanie. « Ce n’est pas toujours facile, mais on finit toujours gagnant. »
Au fil de tous les témoignages récoltés d’atelier en atelier, Joanie remarque qu’« il y a vraiment un genre de « switch » qui se fait, puis qui semble rester » auprès des personnes participantes. Soudainement, entre la contemplation du soleil à travers le feuillage troué du millepertuis et la récolte de la gomme de sapin baumier, elles se mettent à voir la nature différemment. Simplement par l’expérience du vivant l’engouement atteint alors son apogée.
Il en faut peu pour être heureux
Qu’en est-il du lien avec le phénomène de décroissance? Est-ce que la cueillette, l’auto-suffisance alimentaire – pour adopter une perspective plus large – correspond aux critères de ce phénomène encouragé par plusieurs experts environnementaux? Pour la femme derrière L’atelier de cueillette, l’abondance déborde autour de nous. « Moi, ça me comble tellement, la forêt : être en forêt, être près de la nature… Cette relation que j’ai avec la nature me comble tellement que je sens moins le besoin d’avoir plus. J’ai déjà absolument tout ce qu’il me faut. »
En revanche, « quand on est en croissance, c’est qu’on vient essayer aussi de combler quelque chose qui, au bout du compte, ne sera jamais comblé. On fait juste, sans arrêt, vouloir plus. » C’est donc facile, selon Joanie, de s’étourdir dans le tourbillon des nouveaux besoins, des nouvelles opportunités de croissance, des nouveaux projets… jusqu’à en oublier cette simplicité.
Mais ce processus n’a rien de linéaire et a tout d’évolutif. S’il y a bien une leçon à retenir de la lenteur, c’est le mouvement des choses. Joanie le constate avec L’atelier de cueillette, où c’est sa relation à la nature qui se transforme devant ses yeux. « C’est comme une relation avec un autre être humain, que ce soit une amie, une personne avec qui tu es : la relation évolue tout le temps, toute ta vie. Un moment donné, tu la connais de fond en comble […] je pense que la nature, il faut la voir un peu comme ça. C’est un autre être vivant qui peut faire partie de notre vie, et c’est à nous de voir quel type de relation on veut avoir avec elle. »
Pour ça, il faut certainement avoir le privilège de cette prise de conscience, ou même de l’espace mental pour se permettre cette réflexion. Serait-ce donc élitiste, le slow living? D’une vision qu’elle juge « idéaliste », Joanie rappelle la disponibilité abondante de la nature au Québec, vecteur de ralentissement. Cependant, elle n’ignore pas l’importance des besoins de base dans cette équation, qui, lorsque non comblés, peuvent rendre difficile l’exploration d’un tel mode de vie. C’est donc un privilège, oui, mais qui peut en tout temps être cueilli par qui osera s’y attarder l’ombre d’un instant.
Source : L’atelier de cueillette
