Le phénomène de la nostalgie 

Par Elizabeth Gagné 

La production de vinyles au Québec est en pleine expansion notamment pour la compagnie Drummond Vinyl situé à Drummondville. 

La tendance du moment, « 2026 est le nouveau 2016 », qui consiste à comparer une photo de soi en 2016 à une autre prise en 2026, fait réagir et alimente les réflexions sur les nombreuses tendances qui misent sur la nostalgie. Pourquoi ce sentiment se retrouve-t-il partout et nous affecte-t-il autant ? Qu’elle soit présente dans les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux, dans les publicités, à la télévision ou au cinéma, la nostalgie est omniprésente. 

Selon Usito, la nostalgie peut être comprise comme la tristesse causée par l’éloignement du pays natal. Le terme peut également désigner un regret empreint de mélancolie lié à une chose passée ou à une époque que l’on n’a pas connue, ainsi qu’un désir teinté d’insatisfaction. 

Selon la philosophe Gloria Origgi, la nostalgie « est une passion aigre-douce, un sentiment qui mélange le désir, la langueur, le souvenir et la perte, un mélange bien exprimé par le mot allemand Sehnsucht ou le mot portugais saudade ». Ce sont précisément ces émotions qu’exploitent les tendances comme celle du « 2026-2016 ». 

Pourquoi ces tendances sont-elles aussi populaires si elles évoquent des sentiments comme la tristesse, le regret ou la perte ? 

Un sentiment exploitable 

Selon un article d’Olivia Campbell publié dans National Geographic, plusieurs experts avancent que notre engouement pour les « bons vieux jours » serait bien plus qu’un simple sentiment doux-amer. Leurs recherches suggèrent que la nostalgie procure plutôt un sentiment de bien-être et engendre davantage de réactions positives que négatives. 

Selon Katharina Niemeyer, maîtresse de conférences à l’Institut français de presse de l’Université Paris-Panthéon-Assas et chercheuse au Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias (CARISM), la première conceptualisation de la nostalgie, associée au mal du pays, a beaucoup évolué au fil du temps. La spécialiste distingue aujourd’hui quatre formes de nostalgie : celle liée au mal du pays, celle des temporalités (rapport à l’espace et au temps), celle de la projection vers un passé que l’on n’a pas vécu et celle tournée vers l’avenir, soit l’anticipation de la nostalgie. 

Elle s’interroge désormais sur cette vague nostalgique qui a explosé sur les réseaux sociaux et tente d’en comprendre les mécanismes. 

Même si la nostalgie est souvent définie comme un sentiment doux-amer, la culture populaire regorge de références au passé. Dans la musique, l’esthétique vintage inspirée des années 1960 et 1970, adoptée par Sabrina Carpenter attire des admirateurs partout dans le monde. Parmi les films les plus attendus de cette année figurent Scream 7, le film biographique MichaelLe Diable s’habille en Prada 2Jumanji 3 ainsi que Histoire de jouets 5. Ces productions illustrent la tendance du cinéma à revisiter des classiques et à remettre au goût du jour des personnages emblématiques. 

La nostalgie est ainsi largement exploitée dans les univers de la publicité et du divertissement, mais elle se manifeste aussi dans notre consommation de biens matériels. Le retour en force des vinyles constitue un exemple révélateur de cette tendance. Selon Katharina Niemeyer, la consommation de produits médiatiques nostalgiques permettrait aux individus de mieux composer avec leur rapport au temps qui passe. 

D’un point de vue marketing, les émotions associées à la nostalgie représentent également un puissant argument de vente. Les marques utilisent ce levier afin de créer une connexion immédiate et émotionnelle avec les consommateurs. « La nostalgie se vend bien, elle est cyclique, donc c’est quelque chose qui revient constamment », souligne la chercheuse. 

Cependant, derrière cette tendance bien ancrée dans le présent se cache une réalité plus complexe. 

Un remède au temps présent 

D’autres experts avancent que cette fascination pour le passé constitue une réponse à l’angoisse du présent. Aurélie Kessous, professeure à l’IAE d’Aix-Marseille, explique que l’utilisation de la nostalgie dans les stratégies marketing est relativement récente et remonte à la fin du 20e siècle. 

Selon elle, les avancées technologiques et la mondialisation sont souvent associées à des sentiments d’incertitude et d’insécurité. En réaction à cette anxiété qui caractérise une partie de notre époque, plusieurs consommateurs cherchent à se rassurer en se tournant vers des symboles familiers ou des souvenirs perçus comme plus authentiques. 

« Les consommateurs ont besoin d’être rassurés et voient dans les expériences de reconstruction du passé la possibilité de répondre à une quête de sécurité. La nostalgie devient ainsi un outil marketing au service des marques et leur confère un capital d’authenticité, de longévité et de qualité », explique-t-elle. 

Toutefois, la nostalgie ne sert pas uniquement à rassurer. Elle remplit également plusieurs fonctions psychologiques importantes. Selon la revue Psychology of Popular Media, elle contribue à renforcer l’estime de soi, à stimuler l’optimisme, à accroître la cohésion sociale et à mieux traverser les périodes de stress ou de solitude. 

Pour demeurer bénéfique, la nostalgie doit cependant rester passagère. Lorsqu’elle conduit à idéaliser le passé ou à ruminer ce qui a été perdu, elle peut basculer vers la mélancolie et nuire à notre capacité d’apprécier le présent. 

Le passé comme refuge 

La popularité actuelle de la nostalgie semble refléter bien davantage qu’un simple goût pour les souvenirs. Dans un contexte marqué par les incertitudes économiques, les bouleversements technologiques et les crises sociales, le passé apparaît souvent comme un refuge rassurant. Les réseaux sociaux, l’industrie culturelle et les marques ont bien compris le pouvoir émotionnel de ce sentiment et l’utilisent pour créer des liens avec leur public. Si la nostalgie peut procurer du réconfort, renforcer l’estime de soi et favoriser le sentiment d’appartenance, elle demeure néanmoins un équilibre fragile. Lorsqu’elle est utilisée avec modération, elle nous permet de mieux comprendre notre parcours et notre identité. Mais lorsqu’elle nous pousse à idéaliser le passé, elle risque de nous éloigner des possibilités qu’offre le présent. 


Source : Drummond Vinyl

Elizabeth Gagné
Cheffe de pupitre CULTURE  culture.lecollectif@usherbrooke.ca   More Posts

Étudiante à la maîtrise en histoire, Elizabeth a toujours été passionnée par les arts et la culture. Depuis 2022, elle travaille de pair avec ses collègues à promouvoir le programme des Passeurs culturels à la Faculté d’éducation.

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