Par Rebecca Gagné

Les domaines de la psychologie, des arts et de la communication se sont réunis sous un thème expressif lors du 5 à 7 Élans collectifs le 9 avril dernier à l’Agora de la bibliothèque Roger-Maltais.
C’est dans une ambiance conviviale qu’un panel interdisciplinaire et un atelier de création ont su offrir à la communauté étudiante l’occasion de nourrir l’espoir collectif en cette ère de défis climatiques.
Ces émotions à l’égard de la planète
Les discussions sont entamées avec la définition des émotions introduite par Anne-Sophie Dorion, candidate au doctorat en psychologie à l’Université de Sherbrooke (UdeS) et intervenante et consultante pour Éco-Motion. « Une émotion, c’est une réaction complexe à un événement particulier, que ce soit interne ou externe, et qui est limité dans le temps ». Celle-ci peut se concrétiser sur différents plans, qu’ils soient expérientiels (ressenti, sentiment), physique (palpitations, sudation) ou mental (pensées). Les émotions, qui jouent alors le rôle de messagères, remplissent une fonction adaptative pour nous permettre de répondre à un besoin. C’est lorsque qu’il y a ignorance de ces messages qu’une émotion peut persister jusqu’à susciter de l’inconfort.
En ce sens, les écoémotions « sont des émotions qui sont reliées à la Terre, dans notre rapport à l’environnement », précise Anne-Sophie Dorion. Bien qu’elles puissent être positives ou négatives, c’est-à-dire agréables ou désagréables, leur utilité ne s’en voit pas affectée. Au même titre que les émotions, les écoémotions jouent un rôle adaptatif afin de remédier à un besoin. Il convient donc d’écouter le message qu’elles cachent derrière elles, rappelle Anne-Sophie Dorion.
L’apparition des écoémotions remonte au début des années 2000 alors que le philosophe en environnement Glenn Albrecht cherchait à créer de néologismes pour illustrer le rapport humain à l’environnement. « Celui dont on a le plus entendu parler dans les médias, dans la recherche, c’est l’écoanxiété. », rapporte la candidate au doctorat.
Une définition récente prônée par Anne-Sophie Dorion stipule que l’écoanxiété est « un état sociopsychologique » autant individuel que collectif et composé de sentiments en fluctuation se manifestant parfois par de l’appréhension, des inquiétudes, de la détresse en vue des changements climatiques.
Selon Anne-Sophie Dorion, le processus psychologique qui réside derrière les écoémotions se caractérise d’abord par une prise de conscience, qui débouche alors sur deux avenues possibles : le déni ou la lucidité. Dans le premier, on retrouve des comportements comme la sérénité, la paralysie et l’évitement. Le deuxième est constitué des moteurs de changements, qui carburent par l’action, l’engagement émotionnel ainsi que le fait de prendre soin de soi.
Anne-Sophie Dorion conclut en soulignant l’importance de l’espoir actif, soit « d’exercer un pouvoir de choisir dans une situation telle qu’elle est maintenant », qui demande à la fois une certaine lucidité pour faire face à la réalité, mais aussi l’action d’identifier la destination souhaitée en nourrissant valeurs et imaginaires.
Repenser la création
Comment les émotions peuvent-elles servir? C’est sous cette question que Julien Pierre, professeur de communication à l’UdeS, présente son approche. Celle-ci s’oriente vers la création des dispositifs pour encapaciter les usagers du numérique, accompagner les organisations dans le développement d’intelligence artificielle et ouvrir les imaginaires pour contribuer à un numérique désirable et soutenable. Grâce à des méthodes créatives, Julien Pierre étudie la fabrication du commun dans une approche participative.
« Je vois quelles sont les émotions que les gens partagent quand on leur parle de transition écologique et puis j’essaie de regarder aussi s’il y a des activités artistiques qui peuvent amener les gens à exprimer les choses autrement. »
C’est à l’aide de différents ateliers que Julien Pierre invite les personnes participantes à repenser leur narratif et à explorer de nouveaux scénarios, et ce, autant dans les milieux de l’ingénierie, de la conception que des arts. La place de l’intelligence artificielle (IA) dans le domaine artistique est notamment un point soulevé par le professeur, qui mène des projets de collaboration auprès d’artistes qui questionnent cette technologie.
L’idée derrière un de ces projets est d’amener les artistes à imaginer un futur où les IA faisaient partie intégrante du monde des arts. C’est par l’intermédiaire de la fiction que Julien Pierre les guide à fabriquer des « objets à réaction » qui produiront des affects autant chez les personnes participantes que chez le public qui assistera à l’exposition. Celle-ci prendra place entre les murs de Sporobole, à Sherbrooke, vers la fin du mois de juin.
« Il faut qu’on prenne aujourd’hui des décisions pour éviter que les IA remplacent les artistes, ou bien que la collaboration entre ces deux univers-là soit quelque chose qui soit socialement désirable. »
Un « art qui engage »
De son côté, Maia Morel, professeure en éducation à l’UdeS, se spécialise dans la formation enseignante dans le domaine des arts plastiques. Ses intérêts de recherche touchent à l’enseignement artistique et culturel dans une perspective d’éducation transformatrice, particulièrement sur l’art actuel et ses effets sur la sensibilisation des jeunes aux enjeux de la société.
Maia Morel a profité de l’occasion pour célébrer le travail de trois artistes : Patrick Dougherty, Marinette Cueco et Andy Goldsworthy. Leurs œuvres se veulent des créations éphémères qui naissent et meurent dans l’environnement, composées d’éléments trouvés dans l’environnement.
Ces artistes, comme d’autres, s’inscrivent dans le mouvement militant d’art écologique. Selon Maia Morel, il s’agit non seulement d’un art engagé, mais aussi d’un « art qui engage ». Ce mouvement se caractérise par des œuvres qui questionnent la définition de ce qui est beau en art.
« L’art engagé s’inscrit directement dans les savoirs que nous, en tant que personnes enseignantes, devons posséder et utiliser dans notre travail et autres exercices de notre profession. » Gravitent autour de l’art écologique les thèmes de pollution, de relation au vivant, de déforestation et de réchauffement climatique.
Cette forme d’art en est une qui engage, qui questionne, qui milite et qui dénonce, explique Maia Morel. « L’art est peut-être le bateau dans lequel nous pouvons embarquer pour ne pas être heurté à des réalités qui vont nous provoquer de l’écoanxiété. » Il s’agit d’une expérience favorisant la prise de conscience face aux réalités environnementales et permettre la propulsion d’actions pour la planète, conclut Maia Morel.
« Je compte beaucoup sur les futures personnes enseignantes, que j’appelle des agents multiplicateurs; ce n’est pas un savoir qu’on va développer pour nous-mêmes, on va [plutôt] le diffuser dans nos classes et c’est ce qui va amener un engagement positif de la société pour la cause de la Terre. »
Source : UdeS
