Par Elizabeth Gagné

Pourquoi sommes-nous obsédés par la beauté? Qu’elle soit physique ou matérielle, nous accordons de plus en plus d’importance aux apparences et à l’image qu’elles projettent autour de nous. Les tendances médiatiques populaires comme le « Glass Skin », une tendance coréenne qui consiste à prendre soin de sa peau à l’aide de différents produits et de plusieurs étapes afin d’obtenir un effet lisse et lumineux, ou encore la tendance « That Girl », qui met en scène une femme hyperproductive prenant également soin d’elle-même dans un cadre esthétique soigné, en sont des exemples.
Ces tendances montrent non seulement un idéal physique à atteindre, mais également un idéal de santé et de bien-être. Méditation, sobriété, nutrition, fitness : toutes ces pratiques sont désormais intimement liées à l’apparence que l’on projette. La beauté et la santé sont-elles réellement liées? Quel effet la beauté, ou plus largement le beau, exerce sur notre cerveau ?
On définit le culte de la beauté comme une obsession sociale pour ce qui est considéré comme beau selon des critères prédéfinis. Bien que cette notion fasse encore largement référence au corps, elle ne s’y limite plus. La maison, la voiture ou encore les vêtements sont devenus des objets d’obsession esthétique tout aussi importants. Parler de beauté, c’est ouvrir une véritable boîte de Pandore. De nombreux enjeux gravitent autour de ce sujet et plusieurs formes d’obsession s’y rattachent. Pour comprendre cette fascination, il faut d’abord se pencher sur les effets psychologiques de la beauté sur notre cerveau.
Le beau et le cerveau
L’appréciation de la beauté ne date pas d’hier. Depuis toujours, il existe une relation étroite entre le beau et le bien-être. Dans la Grèce antique, les artéfacts témoignent déjà de l’importance accordée aux proportions du corps et à l’idéal esthétique. Dans le Phèdre, Platon affirme que la beauté est « ce qui se manifeste avec le plus d’éclat et suscite le plus d’amour ».
Les bienfaits de l’esthétique sur l’être humain sont aujourd’hui de mieux en mieux documentés par les chercheurs.
Prenons l’art, par exemple. L’art influence notre cerveau de manière fascinante. Admirer une œuvre ou écouter une pièce de Mozart peut avoir des effets thérapeutiques et contribuer positivement à notre santé. Différentes recherches menées à l’aide de l’imagerie cérébrale révèlent que certaines zones du cerveau s’activent au contact de l’art.
Hervé Platel, spécialiste en neuropsychologie et en imagerie de la mémoire humaine, a consacré ses recherches aux effets des pratiques musicales sur le cerveau. Ses travaux ont permis de mieux comprendre comment l’art et sa pratique peuvent être utilisés dans un contexte médical. En effet, l’art stimule certaines régions cérébrales, ce qui « peut aider au maintien des fonctions cognitives et à la diminution des troubles du comportement (anxiété, dépression, apathie…) », notamment grâce à la sécrétion d’endorphines et de dopamine. L’être humain est donc naturellement sensible au beau.
C’est en philosophie que l’étude du beau, communément appelée esthétique, a commencé à être explorée. D’ailleurs, un cours portant sur cette discipline est offert au baccalauréat en philosophie de l’UQAM. Dans son plan de cours, le professeur Mario Dufour écrit :
« La question du beau et de son rapport aux œuvres de l’homme (arts) et aux œuvres de la nature recèle non seulement une portée universelle et ontologique, mais aussi quotidienne, ancrée dans la perception et les préoccupations les plus profondes de l’humanité. (…) Le terme d’esthétique est récent, moderne, il dépend des conditions épistémiques modernes, mais la chose même que le nom dénomme, c’est-à-dire la réflexion sur l’art et le beau et son lien avec la sensibilité, est aussi vieille que la pensée occidentale. »
Une préoccupation qui pourrait presque être qualifiée d’obsession.
Être beau : une question de réussite?
L’obsession de la beauté ou de l’esthétique n’est donc pas un phénomène moderne. Ce qui est nouveau, c’est son ampleur, augmentée par les médias et les réseaux sociaux. Il existe aujourd’hui un lien particulièrement fort entre la beauté, la santé et même la réussite sociale.
L’anthropologue Élisabeth Azoulay, qui a participé à la réédition de l’ouvrage collectif 100 000 ans de beauté, aborde ces questions dans une entrevue menée par Laure Manent pour France 24. Selon Azoulay, il n’existe pas de définition universelle de la beauté, puisque les normes évoluent constamment selon les époques et les cultures. En revanche, il est possible de la définir comme l’ensemble des gestes d’embellissement que les individus mettent en œuvre.
Depuis quelques années, on entend également parler du « privilège de la beauté », un concept qui désigne les avantages sociaux, professionnels et relationnels accordés, souvent inconsciemment, aux personnes jugées attirantes selon les standards dominants.
À ce sujet, Azoulay explique que ces avantages sont multiples. « D’abord, nous cherchons tous à nous réaliser personnellement, guidés en partie par le désir de séduire. C’est à la fois tourné vers soi et vers l’autre, avec l’idée de devenir la meilleure version de soi-même. Pour la vie amoureuse, la vie professionnelle et la vie sociale. C’est donc un mélange de toutes ces motivations. »
Plusieurs études soutiennent également l’existence d’un biais cognitif associé à la beauté. Les employeurs, notamment, y seraient sensibles, comme le souligne Azoulay. « Ils associent la beauté à la performance, à l’efficacité et au bon comportement. C’est une très vieille histoire de l’humanité : nous avons souvent associé la beauté à la vertu, et ce depuis l’Antiquité. »
L’art et le beau ont bel et bien des effets sur notre cerveau, notamment en stimulant les mécanismes associés au plaisir et au bien-être. Cependant, cette fascination est aussi ancienne que l’humanité elle-même. Depuis toujours, l’être humain cherche à s’embellir et cherche la beauté, autant pour des raisons biologiques que psychologiques. Notre obsession contemporaine de l’esthétique ne constitue donc pas un phénomène nouveau, mais plutôt une expression moderne d’une quête profondément ancrée dans l’histoire humaine.
Source : Smytten.com

Elizabeth Gagné
Étudiante à la maîtrise en histoire, Elizabeth a toujours été passionnée par les arts et la culture. Depuis 2022, elle travaille de pair avec ses collègues à promouvoir le programme des Passeurs culturels à la Faculté d’éducation.
