Dim. Juin 23rd, 2024

Par Josiane Demers

Dans la nuit du 7 au 8 avril 2018, après une soirée de travail, Geneviève Rioux se met au lit. Elle s’endort. Un bruit. Elle se réveille. Quelqu’un fonce vers elle. L’individu lui donne des ordres dans le but de l’agresser sexuellement. Elle conteste. Il s’en suit alors énormément de violence : 18 coups de couteau, combat, étranglement. Elle est laissée pour morte.  

La jeune femme se réveille après une courte période d’inconscience et réussit à appeler les secours qui arrivent rapidement. L’évènement n’est que le début d’un long processus. Questionnements, enquête, reconstitution et trauma font partie des étapes qu’elle doit franchir. Malheureusement, c’est la deuxième fois que Geneviève fait face à une telle situation. En 1999, elle a été témoin d’une agression similaire à l’égard de sa mère. À travers l’écriture, elle amorce sa guérison.   

Un médium de prédilection  

« J’ai toujours tenu un journal depuis l’enfance. C’était un de mes rêves d’être écrivaine. C’est quand même particulier. C’est un petit clin d’œil de la vie de pouvoir faire quelque chose d’aussi grand avec un évènement aussi noir », explique Geneviève en expliquant comment l’écriture est entrée dans sa vie.  

À la suite des évènements, elle écrit sporadiquement dans son journal à des moments particuliers d’introspection et de questionnements. C’est plus tard, vers 2020, que ses textes se sont transformés en poèmes.  

« Étant donné qu’il n’y a pas eu d’accusation portée à ce jour, la poésie est une façon d’en parler sans nuire à l’enquête. En utilisant des images et des métaphores qui peuvent être comprises différemment pour le lecteur, ça s’éloigne d’un témoignage descriptif. »  Geneviève Rioux 

Une rencontre fortuite 

Alors qu’elle visite le Salon du livre, la jeune femme croise l’auteur et poète sherbrookois David Goudreault. Elle lui demande si sa poésie est disponible au salon. Ils discutent. Elle lui mentionne être en train d’essayer de mettre des mots sur ce qu’elle a vécu. De fil en aiguille, en gardant le contact, ils décident de collaborer pour analyser comment il serait possible pour Geneviève d’écrire son histoire pour que ce soit légalement et personnellement satisfaisant.  

« David m’aide beaucoup à avoir un regard extérieur plus objectif et plus littéraire. Il m’a aidé à avoir confiance en ce que j’étais capable de faire parce que moi je ne le voyais pas nécessairement. Je manquais de recul par rapport à la portée que ça pouvait avoir. Il effectue vraiment un bon travail d’édition et de support, un soutien humain », élabore la poète. Elle a publié récemment une suite poétique dans la revue Sabord intitulée Je n’ai pas dit mon dernier souffle, et prévoit lancer son recueil le printemps prochain. 

Un exutoire 

Geneviève Rioux utilise la poésie comme moyen de s’exprimer et de reprendre le pouvoir qu’elle a sur sa vie.  

« C’est un grand exutoire. Dans ma suite poétique, j’aborde les évènements, mais dans mon recueil, je vais beaucoup plus loin. J’aborde tous les dommages collatéraux que subissent ma famille, mes amis et les gens que je connais. Il y a tellement d’injustice là-dedans, qu’il y a peu de façons d’exprimer la rage, la déception, la peine, l’impuissance, la peur et la détresse. » – Geneviève Rioux 

Il est impossible de passer sous silence l’une des raisons qui motivent Geneviève à parler de son histoire. Elle s’exprime, en partie, pour les victimes de féminicides qui n’ont plus de voix. « Étant donné que c’est plutôt miraculeux que je sois en vie, j’ai envie de prendre la parole pour essayer de représenter ces blessures-là et cette violence-là », élabore-t-elle, tout en soulignant l’importance qu’elle voue à une écriture poétique accessible afin que sa voix puisse être comprise.  

Sa façon d’écrire est très réfléchie. Elle pense à la forme autant qu’au fond. « Ce ne sont pas juste les thèmes qui parlent de mon agression. Par exemple, il y a des slashs dans mon poème. Il y en a 18 qui représentent les 18 coups de couteau que j’ai reçu. Ils viennent donner un certain ton », énonce-t-elle.  

Des victimes fortes 

L’écrivaine avoue avoir été agréablement surprise par la réceptivité des gens étant donné le contexte actuel de polarisation sur les réseaux sociaux. « Ça me donne confiance que les gens sont capables de recevoir des choses et d’en prendre soin. Ça, c’est réparateur de sentir cette réceptivité-là de personnes qui ne font pas partie de mon entourage », note-t-elle.  

« Comme victime, on peut se tenir debout. On peut regarder le monde de façon franche, même en ayant été aussi vulnérable et fragile, en portant ces blessures-là. » – Geneviève Rioux 

Geneviève est fière de ne pas s’être laissée faire et d’avoir combattu. Elle explique que beaucoup de victimes qui ont ressenti ce pouvoir pendant des agressions s’y rattachent beaucoup pour se reconstruire. Toutefois, elle souhaite souligner qu’il y a aussi des victimes qui ne sont pas capables de réagir de la sorte, pour beaucoup de raisons, et que c’est tout à fait valable et naturel.  

« Dans le fond, se sentir agressée, c’est répondre à un danger. Il y a trois réponses possibles. La fuite, le combat ou faire le mort. Pour moi, le problème n’est jamais la réponse de la victime, c’est la menace en tant que telle. On n’est pas censé faire face à un violeur ou à un tueur dans notre vie », exprime-t-elle.  

Une vie changée 

Geneviève Rioux explique être toujours en processus de réparation. Pour elle, il est clair qu’elle ne retrouvera pas sa vie d’avant, mais fait ce constat sereinement. Elle conclut sur ces paroles : « Une agression comme ça, on apprend à vivre avec. Mon visage quand je me regarde dans le miroir, mes cicatrices, je les vois. Mon identité est changée à jamais. Je ne retrouverai jamais la vie que j’avais avant, c’est évident, puis c’est correct. Je suis différente. J’ai découvert des facettes de moi. »  

Extrait de la suite poétique parue dans la revue SABORD : 

Et moi 

J’ai du souffle 

Pour ne pas crever 

Encore longtemps 

Et de l’amour

 

Sous les cicatrices me souvenir 

Ça valait 

La peine de vivre 

Je n’y changerais rien  

À mon courage

 

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Crédit photo @ Jessica Garneau (1) et Josiane Demers (2)

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