Une météorite, un orgue et une histoire oubliée 

Par Elizabeth Gagné 

Portrait d’Anyssa Ranetkins pris par Andrew Jackson dans Faire partie du paysage. 

Cet automne, l’art contemporain débarque à Frelighsburg avec une programmation qui sort des sentiers battus. Entre une météorite qui fait vibrer un orgue patrimonial et une exposition qui fait ressurgir la mémoire des communautés noires de Brome-Missisquoi, Adélard propose de regarder le territoire — et son histoire — autrement. 

Et si une météorite pouvait faire chanter un orgue? Et si une exposition permettait de redécouvrir une histoire régionale largement méconnue? C’est le pari d’Adélard cet automne, un regroupement qui soutient la création en arts visuels et qui propose des expériences artistiques diversifiées. 

Depuis le 19 septembre, l’organisme culturel de Frelighsburg propose une programmation qui mélange art contemporain, histoire, science et mémoire. Pendant plusieurs semaines, le village devient ainsi le point de rencontre de créateurs et de créatrices d’ici et d’ailleurs, avec deux expositions qui proposent chacune une façon bien différente de questionner notre rapport au territoire. 

Une histoire qu’on ne raconte pas assez 

Au premier comme au deuxième étage de la grange Adélard, les visiteurs découvriront Faire partie du paysage, une exposition collective qui s’intéresse à une histoire peu connue de Brome-Missisquoi : celle des communautés noires qui ont vécu dans la région. Réunissant sept artistes — Andrew Jackson, Emmanuelle Jacques, Michèle Magema, Anna Jane McIntyre, Jean-Marc Superville Sovak, Aida Vosoughi et Stanley Wany — l’exposition cherche à faire ressortir des présences longtemps demeurées dans l’ombre. 

La présence de communautés noires dans la région remonte aux débuts de la colonisation. Certaines personnes y ont vécu sous le régime de l’esclavage avant d’être inhumées anonymement sur une ferme de Saint-Armand. Plus tard, au 19e siècle, d’autres personnes ont trouvé refuge dans Brome-Missisquoi après avoir fui les États-Unis en empruntant les réseaux du chemin de fer clandestin. 

Ces histoires sont au cœur du travail présenté dans Faire partie du paysage. Plutôt que de simplement raconter le passé, les artistes cherchent à lui redonner une présence dans le paysage actuel. L’exposition est le résultat d’une année de recherche artistique menée en résidence chez Adélard. Les artistes ont notamment travaillé à partir d’archives locales, effectué des visites de terrain et rencontré des personnes afin de mieux comprendre l’histoire du territoire. Photographie, film, dessin et installation se côtoient dans l’exposition. Chaque démarche apporte une perspective différente sur les notions de mémoire, d’identité et d’appartenance. Pour le directeur général et artistique d’Adélard, Gauthier Melin, cette approche permet de faire de l’art contemporain un outil pour revisiter l’histoire locale. « En soutenant la création de nouvelles œuvres dont le sujet est profondément ancré dans notre territoire, Adélard invite le public à s’intéresser à cette histoire locale complexe d’émancipation et de servitude », explique-t-il. 

L’exposition est présentée du 19 septembre au 2 novembre, du vendredi au lundi, de 12 h à 17 h. 

De Brome-Missisquoi… jusqu’aux étoiles 

Après avoir plongé dans l’histoire locale, pourquoi ne pas prendre la direction de l’espace? C’est précisément ce que propose SIDERAL – gravité sans frontières, champs célestes, une installation des artistes mexicains Marcela Armas et Gilberto Esparza. Présentée à l’église Bishop Stewart Memorial du 19 septembre au 18 octobre, l’œuvre promet une expérience pour le moins inhabituelle. Son élément central? Une véritable météorite. Prêtée par le Planétarium de Montréal, celle-ci sera mise en relation avec l’orgue patrimonial de l’église. Grâce à l’installation, la matière venue de l’espace pourra faire résonner l’instrument dans le bâtiment. 

Oui, une météorite qui fait chanter un orgue. 

Derrière cette idée étonnante se cache toutefois une réflexion beaucoup plus vaste. À la croisée de l’art, de la science et de la technologie, SIDERAL s’intéresse à notre rapport à la matière, à la gravité et à l’immensité du cosmos. L’œuvre pose également des questions qui dépassent largement la fascination pour l’espace. Qui possède les ressources extraterrestres? Jusqu’où peut-on aller dans l’exploration spatiale? Et que signifie la colonisation lorsque le territoire convoité se trouve… sur une autre planète? 

L’installation invite ainsi à réfléchir aux enjeux politiques, éthiques et environnementaux qui pourraient accompagner l’exploration du cosmos. 

Quand l’art sort des musées 

Avec cette programmation, Adélard poursuit une approche qui cherche à faire sortir l’art contemporain des espaces traditionnels. Ici, pas besoin de traverser les portes d’un grand musée montréalais pour découvrir des œuvres contemporaines. À Frelighsburg, une grange et une église patrimoniale deviennent des lieux de création et de réflexion. SIDERAL s’inscrit d’ailleurs dans Une assemblée pour le cosmos, une exposition multisite réunissant des artistes et des institutions culturelles du Québec et du Mexique. Le projet est notamment présenté en collaboration avec la Galerie de l’UQAM et MICA | Institut d’art contemporain de Montréal. 

Cette volonté de rapprocher l’art des communautés se reflète également dans les activités de médiation proposées par Adélard. Cet automne, l’organisme continuera d’offrir gratuitement des ateliers créatifs aux écoles, aux camps de jour et aux organismes communautaires de la région. 

Un automne sous le signe de la découverte 

La programmation automnale d’Adélard s’inscrit dans une démarche qui semble vouloir provoquer la curiosité avant tout. En 2025, l’organisme a accueilli 13 artistes professionnels en résidence, présenté six expositions gratuites et organisé 90 ateliers créatifs auxquels ont participé plus de 1 400 jeunes. Quelque 7 100 personnes ont également franchi ses portes au cours de l’année, une hausse de 10 % par rapport à 2024. Cet automne, deux propositions très différentes viennent poursuivre cette mission. D’un côté, Faire partie du paysage ramène à la surface les traces d’une histoire régionale trop souvent oubliée. De l’autre, SIDERAL propulse le public vers le cosmos pour réfléchir à l’avenir de l’exploration spatiale. L’une regarde vers le passé, l’autre vers l’inconnu. Mais toutes deux posent finalement une question similaire : qu’est-ce qui façonne notre rapport au territoire? 

Que ce territoire soit une ferme de Saint-Armand, un village des Cantons-de-l’Est ou une planète située à des millions de kilomètres, Adélard propose cet automne de l’observer avec un peu plus d’attention. Et peut-être qu’au passage, entre une archive oubliée et une météorite, on découvrira que l’art contemporain peut être beaucoup plus près de nous qu’on ne le pense. 


Crédit : Andrew Jackson

Elizabeth Gagné
Cheffe de pupitre CULTURE  culture.lecollectif@usherbrooke.ca   More Posts

Étudiante à la maîtrise en histoire, Elizabeth a toujours été passionnée par les arts et la culture. Depuis 2022, elle travaille de pair avec ses collègues à promouvoir le programme des Passeurs culturels à la Faculté d’éducation.

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