Ismène, un nouveau regard sur la tragédie grecque 

Par Elizabeth Gagné  

Ismène est présentée au Grand-Espace du Centre des arts de la scène Jean-Besré en français du 7 au 17 octobre et en anglais les 21 et 22 octobre. 

La pièce Ismène prendra vie pour la première fois au Québec à Sherbrooke, du 7 au 17 octobre en français, puis les 21 et 22 octobre en anglais, au Grand-Espace du Centre des Arts de la scène Jean-Besré. Écrite par la dramaturge québécoise Carole Fréchette, la pièce a été présentée en France en 2023. 

Carole Fréchette sera d’ailleurs de passage au Salon du livre de l’Estrie le 15 octobre pour une conférence accompagnée de lectures de ses textes par Bénédicte Décary et François Papineau. 

Pour le Théâtre du Double signe, cette production représente également une première. Habituée à présenter des œuvres comiques, la compagnie s’aventure cette fois dans l’univers de la tragédie grecque. « C’est une première tragédie pour le Double signe », précise Hubert Lemire, directeur artistique du théâtre. 

Dans l’ombre d’Antigone 

Antigone est l’une des figures les plus connues de la tragédie grecque. Fille d’Œdipe et de Jocaste, elle appartient à une famille marquée par les prophéties, les conflits et les drames. 

L’histoire d’Œdipe commence avec une prophétie annonçant qu’il tuera son père et épousera sa mère. Abandonné alors qu’il est encore enfant, Œdipe est recueilli et élevé à Corinthe. Devenu adulte, il quitte la ville afin d’échapper à la prophétie. Sur la route, il tue sans le savoir son véritable père, Laïos, roi de Thèbes. 

Il arrive ensuite à Thèbes, où il réussit à vaincre le Sphinx qui terrorise la ville. En récompense, il devient roi et épouse Jocaste, la veuve de Laïos, ignorant qu’elle est sa mère. Le couple aura quatre enfants : Étéocle, Polynice, Antigone et Ismène. 

Lorsque la vérité sur ses origines éclate, Jocaste se suicide et Œdipe se crève les yeux avant de quitter Thèbes. Antigone l’accompagne dans son exil. Plus tard, ses deux frères s’affrontent pour le contrôle de la cité et meurent tous les deux au combat. 

Créon, devenu roi, interdit alors que Polynice, considéré comme un traitre, reçoive une sépulture. Antigone refuse de se soumettre à cet interdit et choisit d’honorer son frère malgré les conséquences. Elle est condamnée à mort, donnant naissance à l’un des récits les plus célèbres de la tragédie grecque, notamment dans l’œuvre de Sophocle. 

Depuis 25 siècles, son courage et sa détermination fascinent. Antigone est devenue le symbole de celle qui accepte de défendre ses convictions, même au prix de sa propre vie. 

Redonner une voix à Ismène 

Dans l’ombre d’Antigone, Ismène est souvent réduite au rôle de la sœur craintive qui refuse de suivre Antigone dans sa désobéissance. C’est précisément cette figure oubliée que Carole Fréchette choisit de placer au centre de sa pièce. 

Dans une rencontre improbable entre Ismène et un petit groupe de spectateurs, le public devient directement partie prenante de son récit. Seule sur scène, elle revient sur l’histoire de sa famille et propose un autre regard sur les événements qui ont façonné le destin des descendants d’Œdipe. 

À travers sa parole se dessine une réflexion sur le dialogue, la paix et la recherche de compromis dans un monde marqué par la polarisation. « Et si, après 25 siècles passés à écouter Antigone, il était finalement temps de prêter attention à Ismène? » 

Ce sont justement les paroles authentiques et simples de Fréchette qui ont séduit Hubert Lemire. Lui-même a découvert la tragédie grecque à un jeune âge. « Je suis allé voir la pièce Antigone quand j’étais jeune et ça m’a vraiment marqué. C’était la première fois que j’assistais à une tragédie. Ça a été très formateur en tant que futur citoyen. » 

Cette première expérience l’a ensuite amené à s’intéresser davantage à la tragédie grecque et aux grandes épopées mythologiques de la Grèce antique. Lorsqu’il a découvert Ismène, il y a environ deux ans, le personnage lui était déjà familier. Il est toutefois rapidement séduit par la proposition de Fréchette. « Quand j’ai lu pour la première fois Ismène, je connaissais déjà assez bien ce personnage et son histoire, mais j’ai dévoré le livre en une avant-midi tellement c’était bien écrit. J’ai été fasciné par la capacité de Carole de raconter l’histoire du point de vue d’Ismène. » 

Une tragédie qui résonne aujourd’hui 

Malgré ses racines antiques, le récit d’Ismène possède une résonance contemporaine. Contrairement à sa sœur, elle choisit de respecter les règles plutôt que de les enfreindre, une position qui permet d’explorer autrement les notions de courage, de désobéissance et de compromis. 

Pour Hubert Lemire, cette dimension constitue l’une des grandes forces de la pièce. « C’est un témoignage bouleversant qui ne laisse personne indifférent. Impossible de ne pas être touché par les paroles et le combat intérieur d’Ismène. » 

Le Théâtre du Double signe souhaite ainsi conserver la dimension mythique et antique de l’œuvre tout en y intégrant certains éléments contemporains, notamment dans le choix des costumes. 

Un double défi pour une seule actrice 

D’une durée de 65 minutes, Ismène repose entièrement sur le jeu d’Amelia Sargisson, qui interprétera le personnage en français et en anglais. 

La décision de présenter la pièce dans les deux langues vient d’Hubert Lemire. Cette particularité a toutefois représenté un défi supplémentaire pour la production, qui a choisi de collaborer avec le Centaur Theatre afin de bénéficier d’une expertise du milieu anglophone. 

Puisqu’il s’agit d’un monologue, Amelia Sargisson sera seule sur scène pendant toute la représentation. Elle devra donc porter à elle seule l’attention du public, un défi qui se complexifie encore lorsqu’il faut maitriser deux versions du même spectacle. 

Retrouver le moment présent 

Pour Hubert Lemire, l’un des défis de la pièce réside justement dans sa simplicité. Sans artifices ni décors superflus, le spectacle repose principalement sur la présence de l’actrice et sur la puissance du texte. 

Dans un monde où l’attention est constamment sollicitée, il se demande si le public acceptera de ralentir pour se concentrer pleinement sur une seule voix. « J’ai bien hâte de voir si les gens seront capables de rester dans le moment présent. » 

Même les éclairages doivent être pensés avec précision afin de ne pas détourner l’attention du dialogue. Chaque détail compte pour permettre aux spectateurs de demeurer plongés dans le récit. 

Il souhaite surtout que le public ose venir à la rencontre d’Ismène et qu’il accepte de prendre le temps d’écouter une voix longtemps restée dans l’ombre. Pour les billets, rendez-vous sur le site Web du Théâtre du Double signe. 


Crédit : Annick Sauvé

Elizabeth Gagné
Cheffe de pupitre CULTURE • culture.lecollectif@usherbrooke.ca •  More Posts

Étudiante à la maîtrise en histoire, Elizabeth a toujours été passionnée par les arts et la culture. Depuis 2022, elle travaille de pair avec ses collègues à promouvoir le programme des Passeurs culturels à la Faculté d’éducation.

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