Par Océane Sarrazin

Les manuels du DSM (Diagnostic and Statistical Manual) sont une série d’ouvrages qui servent à classer et décrire les troubles de santé mentale. Ils ont été créés au début du 20ᵉ siècle pour mettre un peu d’ordre dans les diagnostics très flous et contradictoires utilisés à l’époque dans les hôpitaux psychiatriques.
En 1952, l’American Psychiatric Association (APA) publie le DSM‑I, qui voit les troubles mentaux surtout comme des réactions au stress. Il contient environ 60 diagnostics. En 1968, le DSM‑II élargit la liste des troubles, mais reste très influencé par la psychanalyse, avec des descriptions assez générales et théoriques.
Un tournant majeur arrive en 1980 avec le DSM‑III. Ce manuel introduit des critères diagnostiques précis, un système en plusieurs axes, et une approche plus médicale, centrée sur les symptômes observables. Cela rend les diagnostics beaucoup plus fiables. Ainsi, on ne résume plus une personne à un seul diagnostic, on regarde plusieurs dimensions de sa vie. Le DSM‑III‑R (1987) et le DSM‑IV (1994) affinent les critères et s’appuient davantage sur des recherches scientifiques, tout en gardant le système multiaxial. En 2013, le DSM‑5 supprime ce système en plusieurs axes, réorganise les troubles selon le développement au cours de la vie, et met à jour les critères en fonction des avancées en neurosciences et en génétique. Ce dernier répertorie près de 300 diagnostics, regroupés en 20 grandes catégories de troubles. La dernière mise à jour du DSM a eu lieu en 2022 avec le DSM‑5‑TR. Celui-ci clarifie certains critères, actualise les données épidémiologiques, et améliore le langage utilisé, notamment sur les questions culturelles et de genre.
En 2024, le APA Board of Trustees a créé le Future DSM Strategic Committee, chargé de suivre les avancées scientifiques susceptibles de modifier la structure, les définitions et les critères des troubles répertoriés dans le DSM. Son rôle est aussi de proposer des stratégies pour intégrer les nouvelles connaissances issues de la recherche en santé mentale. En janvier 2026, l’APA a publié une feuille de route divisant ce comité en quatre sous‑groupes : (1) Structure and Dimensions ; (2) Functioning and Quality of Life (3) Biomarkers and Biological Factors ; (4) Socioeconomic, Cultural, and Environmental Determinants of Mental Health.
Comme l’explique la Chaire María A. Oquendo, M.D., Ph.D., qui dirige le Future DSM Strategic Committee, chaque sous‑groupe étudie une dimension essentielle du fonctionnement psychique afin de faire évoluer la manière dont les troubles sont définis et organisés. Ce travail permet aussi de s’attaquer à un problème bien connu. En effet, même si les DSM sont devenus l’outil de référence pour communiquer entre professionnels, son modèle strictement catégoriel ne correspond pas toujours à la réalité clinique, qui est souvent plus graduelle, plus nuancée et bien plus complexe que des cases rigides.
Et le DSM‑6, alors… quand et à quoi s’attendre ?
Même si l’APA n’a pas encore annoncé de date officielle, la feuille de route publiée cette année laisse penser à une sortie autour de 2029 ou 2030. Les changements et directions futures y sont discutés aussi.
Un premier défi concerne l’usage pratique des codes médicaux officiels (CIM-10-CM) utilisés par les compagnies d’assurance, en parallèle avec le DSM‑5 et le DSM‑5‑TR. En effet, ces compagnies, surtout aux États-Unis, se basent sur ces codes pour les remboursements. Cependant, en réalité, ce sont plutôt les descriptions et critères du DSM qui déterminent réellement le diagnostic posé par les cliniciens. Cela signifie que toute modification du DSM doit être faite avec une grande prudence, afin de ne pas perturber la facturation, la pratique clinique ou l’accès aux soins, aux États‑Unis comme ailleurs. Aujourd’hui, l’Organisation mondiale de la santé utilise déjà l’ICD‑11 au niveau international. Le futur DSM‑6 devrait donc logiquement s’aligner sur la CIM‑11‑CM (Classification internationale des maladies, 11e révision, modification clinique).
Un autre enjeu est de faire évoluer le DSM dans un monde où le numérique et l’intelligence artificielle prennent de plus en plus de place. Le comité chargé du futur DSM veut aussi sortir d’une vision trop « agnostique » de la théorie, en intégrant davantage la biologie, l’environnement et leurs interactions. L’idée centrale : les troubles mentaux ne viennent jamais d’un seul facteur. Ils résultent d’un mélange de biologie, d’histoire personnelle, de contexte social, de culture et de leurs croisements. Les membres du comité disent que le DSM pourrait mieux refléter cela en ajoutant des descriptions plus fines et, quand ce sera possible, en intégrant des biomarqueurs ou d’autres indicateurs biologiques, même si la recherche en est encore à ses débuts.
Le comité veut aussi éviter que les diagnostics du DSM soient vus comme des catégories figées, définitives ou immuables. À mesure que la science avance, les descriptions des troubles devront évoluer. Pour limiter cette rigidité, l’intégration de dimensions transdiagnostiques, c’est‑à‑dire des aspects de la psychopathologie qui traversent plusieurs catégories, apparait comme une piste particulièrement prometteuse. Cela aiderait notamment à montrer que les frontières entre les troubles ne sont pas aussi nettes qu’on le croit.
Enfin, le comité a discuté d’un possible changement de nom du manuel. Le mot « statistical » est devenu obsolète, car le DSM ne sert plus seulement à collecter des statistiques hospitalières. Mais le terme « DSM » est reste très connu et est difficile à faire disparaitre. La proposition est donc de renommer l’ouvrage Diagnostic and Scientific Manual, pour souligner que son évolution doit être guidée par la science, sans prétendre que cette science est déjà définitive. Les auteurs du Initial Strategy for the Future of DSM, déclarent d’ailleurs que d’autres axes de travail émergeront probablement au fil du temps, et le comité entend maintenir un processus suffisamment flexible pour pouvoir les intégrer.
Les impacts pour les personnes professionnelles et étudiantes en santé mentale
L’arrivée du prochain DSM aura forcément un impact important sur les professionnels et les étudiants en santé mentale. Celui-ci se base sur une manière plus flexible, plus scientifique et plus contextualisée de comprendre les troubles psychiques. Les anciens et futurs cliniciens devront s’habituer à des diagnostics moins rigides, fondés sur des dimensions et des spectres plutôt que sur des catégories fixes, tout en intégrant la biologie, les facteurs sociaux, culturels et environnementaux dans leur évaluation.
La formation deviendra plus multidisciplinaire et exigera une mise à jour continue, puisque le DSM sera amené à évoluer plus fréquemment. Les personnes étudiantes devront aussi développer une meilleure compétence culturelle, apprendre à utiliser les outils numériques et l’intelligence artificielle associés au manuel, et comprendre que les diagnostics ne sont pas des entités immuables mais des constructions scientifiques en constante révision.
En somme, le DSM de demain demandera des professionnels plus flexibles, plus informés et capables de naviguer dans une pratique clinique en évolution permanente.
Source : Jessica Weinkle
