Par Olivier Boivin

Avant la guerre en Ukraine, un problème majeur revenait souvent dans l’actualité au pays, problème auquel plusieurs politiciens ont promis vouloir s’attaquer : la corruption. Si le sujet est passé sous le radar depuis 2022, il est revenu dans les grands titres au cours des derniers jours, alors que le président Volodymyr Zelensky pourrait vraisemblablement être aux prises avec un important scandale de corruption à gérer, soit l’Opération « Midas ».
L’Opération « Midas » est une enquête lancée en 2024 par le Bureau national anticorruption de l’Ukraine (BNAU). Elle vise à démanteler un réseau de pots-de-vin présumés impliquant des responsables du secteur énergétique ukrainien, actifs pendant la guerre russo-ukrainienne.
Après 15 mois d’enquête, marqués par plus de 70 perquisitions et l’analyse de 1 000 heures d’enregistrements audio, le BNAU a réussi à saisir près de quatre millions de dollars américains. Selon Oleksandr Abakumov, chef de l’unité des détectives du BNAU, le montant total détourné par ce système de corruption pourrait dépasser les 100 millions de dollars.
Le 10 novembre dernier, le BNAU affirmait avoir investigué plusieurs hauts fonctionnaires et hommes d’affaires potentiellement impliqués au sein du système de corruption qui s’opérait au travers de la société d’État Energoatom, le principal opérateur de centrales nucléaires en Ukraine qui produit un peu plus de la moitié de l’électricité au pays. Des membres d’organisations criminelles auraient pris le contrôle sur leur banque d’approvisionnement, en plus d’exiger des pots-de-vin équivalents à 10 à 15 % de la valeur des contrats signés par la compagnie. Les fournisseurs qui refusaient de payer voyaient les subventions pour leurs travaux bloqués.
Le groupe criminel aurait enclenché ses opérations directement après le début de l’invasion russe en 2022, souhaitant profiter du chaos et du sentiment d’urgence au pays quant aux questions de défense et d’approvisionnement en énergie pour faire leur place. L’augmentation significative des tarifs d’électricité en 2023 a considérablement augmenté les revenus d’Energoatom, ouvrant la porte à des possibilités supplémentaires de blanchiment d’argent pour le groupe en question.
L’une des figures clés du groupe, Ihor Myronyuk, a été pendant plus de dix ans le bras droit d’Andriy Derkach, un député ukrainien qui était devenu sénateur russe à la suite d’une accusation pour trahison en Ukraine.
La journée suivante, le BNAU est revenu à la charge en annonçant avoir arrêté cinq personnes en lien avec cette affaire. Même un ancien vice-premier ministre ukrainien, dont l’identité reste confidentielle pour le moment, a été accusé d’enrichissement illégal. Le lendemain, c’est Ihor Myronyuk et l’ancien directeur de la sécurité d’Energoatom, Dmytro Basov, qui ont chacun été arrêtés.
Le doute semé par Zelensky
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, tente du mieux qu’il le peut de se distancier de cette affaire, plaidant l’innocence. Ce dernier a exigé dans la foulée de cette affaire la démission du ministre de la Justice, German Galuschenko et de la ministre de l’Énergie, Svitlana Hrynchuk. Ceux-ci auraient été impliqués en tant que membres de l’organisation criminelle qui a mené les opérations de vol de fonds.
« Cette situation est extrêmement difficile pour tous les Ukrainiens, qui doivent faire face à des pannes d’électricité, à des frappes russes et à des pertes humaines. Il est absolument inacceptable que, dans ce contexte, certains complots se trament dans le secteur de l’énergie », a lancé Zelensky en conférence de presse.
Toutefois, le président est loin d’être sorti de l’auberge. Un suspect clé dans l’affaire, Timur Mindich, est un ami proche du président. Homme d’affaires et copropriétaire du Kvartal, société de production télévisuelle fondée en 2003 par Zelensky, il est considéré comme le chef du groupe criminel.
Plus tôt cette année, le gouvernement ukrainien avait tenté de limiter les pouvoirs du BNAU, par crainte des répercussions qu’aurait l’Opération « Midas ». Le projet de loi 12414, qui avait été adopté en juillet 2025 par le parlement, venait restreindre l’indépendance des actions d’une des institutions principales de lutte contre la corruption en Ukraine.
Les détectives Ruslan Mahamedrasulov et Viktor Husarov avaient même été détenus, sous prétexte que ceux-ci seraient possiblement des collaborateurs avec les services spéciaux russes. Les manifestations massives qui se sont ensuivies au cœur des rues ukrainiennes ont forcé le gouvernement à faire marche arrière dans le cadre de sa procédure législative.
La première ministre ukrainienne, Yulia Svyrydenko, reste prudente et déclare que le Cabinet des ministres allait attendre les résultats complets de l’enquête pour agir concrètement. Les ministres Hrynchuk et Galuschenko, qui ont nié les accusations portées à leur égard au départ, ont finalement quitté leur poste le 12 novembre dernier. Le parti d’opposition, Solidarité européenne, a annoncé de son côté avoir entamé le processus visant à forcer la démission de « l’ensemble du gouvernement ukrainien ».
L’Union européenne applique de la pression
Les responsables de l’Union européenne (UE) n’entendent pas à rire quand il est question de détournement de fonds. Ces derniers ont averti que l’Ukraine se devait de lutter plus férocement contre la corruption, calmant toutefois le jeu en mentionnant que l’aide financière ne serait pas interrompue.
Plusieurs dirigeants européens, dont le chancelier allemand Friedrich Merz, ont fait valoir à Volodymyr Zelensky leurs préoccupations quant aux affaires de corruption ukrainienne, considérant que le pays a un certain historique assez chargé dans ce domaine. « Nous nous attendons à ce que l’Ukraine mette en œuvre de nouvelles réformes, notamment dans le domaine de l’État de droit », a indiqué le cabinet de M. Merz via un communiqué.
Zelensky a pour sa part promis une transparence totale et un soutien à long terme quant aux activités des autorités anticorruption ukrainiennes, assurant que celles-ci resteront indépendantes.
Le porte-parole pour la Commission européenne, Guillaume Mercier, voit cette affaire du bon côté. Il croit que la découverte de cette manigance de pots-de-vin démontre que les efforts déployés par les autorités ukrainiennes pour lutter contre la corruption portent leurs fruits, le pays démontrant une volonté réelle de se conformer aux critères d’adhésion de l’UE.
Source : Agence France
