La petite histoire des travailleuses de la santé au Québec 

Par Noémie Noël 

La loi 2 impacte de façon disproportionnée les femmes dans le domaine de la santé. 

Jeudi dernier, l’Association des étudiantes et étudiants en médecine de l’Université de Sherbrooke (AGÉMUS) a tenu un référendum de grève pour protester contre la loi 2, adoptée sous bâillon par le gouvernement caquiste. Ayant le potentiel de démotiver la relève alors qu’une pénurie de personnel sévit déjà dans le secteur de la santé au Québec, cette loi risque aussi d’impacter de façon disproportionnée les femmes québécoises. 

Afin de mieux comprendre ce que dénoncent les médecins, et particulièrement les femmes, retraçons ensemble l’histoire des travailleuses de la santé au Québec. 

La santé, domaine de charité féminine 

Lorsque l’on s’intéresse à l’histoire de la santé au Québec, on ne peut passer par-dessus le fait que l’administration des soins et des hôpitaux est, pendant très longtemps, la responsabilité des religieuses. Bien que leurs positions soient perçues comme essentielles dans la société – et que leur zèle et leur charité soient particulièrement félicitées – on réduit généralement leur travail à la question de « vocation » ce qui associe de façon pérenne l’administration des soins à la condition féminine. Ainsi, on considère habituellement que « prendre soin » est un instinct féminin et on tient pour acquis que des femmes prendront toujours cette responsabilité, qu’importe les circonstances ou les conditions de travail.  

Professionnalisation de l’administration des soins et revendications des femmes 

Vient cependant le moment où les femmes réalisent à quel point la société repose sur leurs efforts et cherchent à valoriser ce qui s’apparente de moins en moins à de la charité, et de plus en plus à une profession. Alors que la santé est encore liée à des institutions religieuses dans les années 1930, les travailleuses et travailleurs de la santé se regroupent pour la première fois au sein de syndicats. Cependant, c’est seulement en 1946 que le syndicalisme s’implante réellement dans le milieu, encouragé par une déconfessionnalisation et une approche plus revendicatrice. Les syndicats parviennent donc avec les années à faire des gains substantiels, tels que l’obtention de la sécurité d’emploi et l’ajustement des salaires et des avantages sociaux dans les années 1960-1970. Cette petite victoire ne signifie cependant pas la fin des revendications. 

En effet, bien que ce soit en 1903 que Dre Irma LeVasseur devient la première canadienne-française à obtenir le droit de pratiquer la médecine au Québec, la médecine demeure encore une profession majoritairement masculine dans les années 1980. Cela pousse les syndicats à remettre davantage en question les rapports genrés et hiérarchiques entre les médecins et les infirmières. On dénonce ainsi les attitudes sexistes et paternalistes des médecins vis-à-vis des autres travailleuses de la santé. Cette période s’accompagne également d’une réforme néo-libérale qui surcharge toujours davantage les travailleuses de la santé, sans diminuer les objectifs de rendement ou les attentes en termes de qualité des soins… Cette situation vous semble-t-elle familière ? 

Persistance des inégalités 

Certes, depuis les années 1980, plusieurs choses ont évolué dans le secteur de la santé, mais, encore aujourd’hui, les femmes y sont surreprésentées. Selon le recensement de 2021, 80,5 % des emplois dans le domaine de la santé au Québec étaient occupés par des femmes. Ces dernières occupent aussi une majorité des postes en médecine, proportion qui continue de croître. En effet, selon le Collège des médecins du Québec, 66,7 % des personnes poursuivant des études en médecine en 2024 étaient des femmes. Cependant, l’avancée de la représentation féminine en médecine ne signifie pas un effacement des inégalités. 

Au contraire, tout comme lorsque la santé et l’éducation étaient des responsabilités religieuses, on compte aujourd’hui encore sur la charité et la bonté « naturelles » des femmes pour continuer d’occuper la grande majorité des postes en santé, malgré la détérioration du système public. Bien que les médecins aient effectivement une rémunération considérable, cela ne réduit pas leur charge de travail qui croit de façon exponentielle, et cela n’améliore pas non plus leurs conditions de travail qui ne cessent de se détériorer. 

Le projet de loi 2 semble dire que la solution aux crises en santé passe par la coercition des médecins, notamment par des amendes extrêmement salées auxquelles les médecins pourraient maintenant être exposés : 

  • 5 000 $ par jour pour une absence dont la justification n’est pas jugée suffisante ; 
  • De 5 000 $ à 50 000 $ pour une déclaration incomplète des activités médicales ; 
  • De 4 000 $ à 20 000 $ par jour pour la participation à une action concertée qui a comme effet de diminuer les activités professionnelles ou d’affecter la formation des futurs et futures médecins… 

Ce sont des pénalités alarmantes, d’autant plus que, dans ce dernier cas, même les personnes qui ne sont pas médecins peuvent obtenir des amendes allant de 200$ à 1 000 $ par jour.  

L’interprétation de ce règlement pourrait donc potentiellement interdire la participation des étudiantes et étudiants en médecine aux moyens de pression et donner des amendes aux personnes contrevenantes. Cela pourrait même concerner les grèves étudiantes en elles-mêmes car selon l’article 165 du projet de loi, « Nul ne peut, par un acte ou une omission, entraver le droit d’un étudiant de se voir dispenser les activités pédagogiques et de recherche (…), faire obstacle ou nuire à la reprise ou au maintien de ces activités, ni contribuer directement ou indirectement à ralentir, à altérer ou à retarder la reprise ou le maintien de ces activités. » 

Et, considérant la composition actuelle du corps des médecins et de la relève, il semble que ce soient les femmes qui seront majoritairement affectées par ce projet de loi. 

Négation des droits et libertés 

Au vu de cet historique rapide des revendications des travailleuses de la santé et des nombreux enjeux que soulèvent le projet de loi 2, il apparaît plus que logique de voir le gouvernement se retrouver face à des critiques véhémentes des femmes et des médecins vis-à-vis de ce qu’elles et ils caractérisent de « dérives autoritaires ». Après tout, quand il apparaît de moins en moins efficace de reposer sur l’empathie des femmes pour faire tourner le système – pour compenser les coupes budgétaires – et que les médecins et leur relève revendiquent de meilleures conditions, ça serait trop simple de les écouter…  

Mieux vaut instaurer une loi autoritaire qui institutionnalise des atteintes aux droits et libertés.  

Mieux vaut museler, encore, ces femmes à la charité essoufflée. 


Source : Getty Images

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