Par Frédérique Maysenhoelder

À l’heure où les avancées en informatique quantique s’accélèrent, l’Université de Sherbrooke se positionne à l’avant-garde d’un virage technologique majeur. Le Pôle d’expertises en cybersécurité Intact entend préparer les organisations à un bouleversement annoncé : la fin de l’efficacité des systèmes cryptographiques actuels.
L’informatique quantique n’appartient plus à la science-fiction. Si les ordinateurs classiques dominent toujours notre quotidien, les percées en calcul quantique laissent entrevoir un avenir où certaines barrières mathématiques, aujourd’hui considérées comme infranchissables, pourraient tomber.
Le professeur Marc Frappier, directeur scientifique du Pôle d’expertises en cybersécurité Intact et titulaire d’une chaire de recherche en cybersécurité post-quantique, s’intéresse précisément à cette transition. Son objectif : aider les entreprises à faire face aux défis de sécurité posés par l’arrivée des ordinateurs quantiques.
Actuellement, la sécurité des communications numériques repose sur des systèmes de chiffrement à clés publiques et privées. Lorsqu’une personne envoie un message, elle utilise la clé publique du destinataire pour le chiffrer, et seule la clé privée correspondante permet de le déchiffrer. Ce mécanisme protège les échanges, tant que les problèmes mathématiques sous-jacents demeurent difficiles à résoudre.
Or, les ordinateurs quantiques pourraient résoudre ces problèmes en un temps record. Résultat : la confidentialité des communications, des transactions bancaires et des signatures numériques serait compromise.
Repenser les fondations de la cryptographie
Face à cette menace, la cybersécurité post-quantique propose de nouveaux algorithmes capables de résister aux attaques quantiques. Mais leur développement ne constitue qu’une première étape.
Encore faut-il que ces nouveaux systèmes soient « crypto-agiles ». Autrement dit, ils doivent pouvoir être modifiés rapidement en cas de faille, sans nécessiter une refonte complète des infrastructures. Le professeur Frappier compare cette exigence à la conception d’une voiture : si une pièce est défectueuse, elle doit pouvoir être remplacée sans immobiliser tout le véhicule.
Un autre défi majeur concerne la longueur des clés cryptographiques. Les solutions post-quantiques exigent des clés beaucoup plus volumineuses, ce qui alourdit les échanges de données et complexifie leur gestion. Plusieurs appareils actuels ne sont pas conçus pour supporter ces nouvelles exigences. À terme, certaines organisations devront donc remplacer une partie de leurs équipements technologiques. La transition ne sera ni simple ni rapide.
Les entreprises sont-elles prêtes?
Selon les échéanciers du gouvernement canadien, la migration des systèmes critiques vers des solutions post-quantiques devrait être complétée d’ici 2031. Cette date marque un véritable point de non-retour.
Pourtant, les travaux du Quantum-Readiness Working Group, auquel participe le Pr Frappier, révèlent que peu d’entreprises ont amorcé une réflexion approfondie sur le sujet. Un sondage mené auprès d’organisations montre que la préparation demeure embryonnaire.
La démarche recommandée comprend un inventaire cryptographique — afin d’identifier où et comment le chiffrement est utilisé —, une évaluation des risques pour chaque composante informatique et une planification progressive de la migration. Ce processus est long et coûteux, mais les risques liés à l’inaction sont considérables : divulgation de données sensibles, fraudes, pertes financières et atteintes à la réputation.
Fort de son expérience en industrie, le professeur Frappier insiste sur l’importance de collaborer étroitement avec les organisations. Comprendre leurs contraintes et leurs réalités opérationnelles est essentiel pour assurer une transition efficace.
L’arrivée des ordinateurs quantiques transformera des secteurs clés comme la finance, la logistique, le transport et la pharmaceutique. Si l’ordinateur classique continuera d’occuper une place centrale, la convergence entre informatique classique et quantique est inévitable.
Crédit : Michel Caron UdeS
