À quel prix l’éducation? Le lourd fardeau des personnes étudiantes endettées 

Par Salma Labiede 

Étudier coûte cher et, pour plusieurs, ce prix se mesure en dettes, en stress et en sacrifices. 

Elles sont des milliers à franchir chaque matin les portes des cégeps et des universités avec l’espoir d’un avenir meilleur. Diplôme en main, les personnes étudiantes rêvent d’une carrière stable, d’une indépendance financière et d’une reconnaissance professionnelle. Pourtant, derrière ces ambitions se cache une réalité plus lourde : l’éducation a un prix, et pour plusieurs, ce prix se mesure en dettes, en stress et en sacrifices. 

Au Québec, le décrochage scolaire demeure une préoccupation importante. Selon le ministère de l’Éducation, près d’un jeune de 19 ans sur cinq n’est plus aux études. Parallèlement, une forte proportion de jeunes adultes âgés de 20 à 29 ans vit toujours chez leurs parents, signe que l’autonomie financière tarde à se concrétiser. Cette dépendance n’est pas uniquement un choix culturel : elle traduit souvent une incapacité à assumer les coûts liés aux études et au logement. 

Les étudiants d’aujourd’hui ne doivent pas seulement réussir leurs examens ; ils doivent aussi composer avec la hausse du coût de la vie. L’inflation, l’augmentation des loyers et le prix des denrées alimentaires ajoutent une pression constante. Les frais de scolarité, les manuels scolaires, le transport et les dépenses courantes s’accumulent rapidement. 

Détresse psychologique en hausse 

La pression financière s’ajoute à une charge académique déjà exigeante. Selon l’Ordre des psychologues du Québec, les étudiants universitaires présentent des niveaux de détresse psychologique supérieurs à ceux des jeunes du même âge qui ne fréquentent pas l’école. Une étude menée à l’Université de Montréal révélait que plus de la moitié des étudiants interrogés présentaient des symptômes dépressifs modérés à sévères. 

L’anxiété de performance est omniprésente. Les personnes étudiantes se sentent évaluées en permanence : par leurs notes, par leurs pairs, parfois par leurs familles. La réussite devient une obligation morale autant qu’un objectif personnel. Pour certains, l’échec d’un cours peut ébranler profondément l’estime de soi. « J’ai commencé à avoir de la difficulté à aller à mes cours à cause du stress », confie une étudiante. Son témoignage illustre comment la pression académique peut mener à l’absentéisme, voire au décrochage. 

L’importance du réseau social 

Face à ces défis, le réseau social joue un rôle déterminant. Amis, famille, enseignants, intervenants scolaires : ces acteurs et actrices constituent un filet de sécurité essentiel. Les services adaptés, les conseillers pédagogiques et les professionnels psychosociaux peuvent orienter les personnes de la communauté étudiante vers des ressources financières ou académiques. 

Le tutorat, par exemple, améliore le sentiment d’efficacité personnelle et favorise la réussite. Toutefois, plusieurs personnes étudiantes ignorent l’existence de ces ressources ou hésitent à les utiliser. Par manque d’information ou par crainte du jugement, elles affrontent seules leurs difficultés. 

Le sentiment d’appartenance est tout aussi crucial. Les recherches démontrent que l’intégration sociale renforce la persévérance scolaire. Pourtant, l’isolement gagne du terrain. Selon Statistique Canada, trois personnes sur dix âgées de 15 ans et plus disent se sentir parfois seules. Chez les personnes étudiantes, cette solitude peut accentuer le stress et miner la motivation. 

Conciliation travail-études : un équilibre fragile 

Pour subvenir à leurs besoins, plusieurs étudiants et étudiantes occupent un emploi à temps partiel, parfois à temps plein. La conciliation travail-études devient alors un exercice d’équilibriste. Travailler 15 à 20 heures par semaine réduit inévitablement le temps consacré aux études et au repos. 

Certains bénéficient d’un soutien parental qui allège le fardeau financier. D’autres n’ont pas ce privilège. Ils doivent payer leur loyer, leur épicerie et leurs frais scolaires seuls. Cette réalité peut mener à des situations d’insécurité alimentaire. « Je mangeais une poignée de noix par jour », raconte une étudiante ayant traversé une période particulièrement difficile. 

L’endettement apparaît souvent comme une solution temporaire : prêts et bourses, cartes de crédit, emprunts familiaux. Mais cette dette suit les diplômés bien au-delà de la remise des diplômes. Elle retarde l’achat d’une propriété, la formation d’une famille ou le lancement d’un projet entrepreneurial. 

Inégalités des chances 

La précarité étudiante ne touche pas tous les jeunes de la même façon. Ceux issus de milieux défavorisés ou de l’immigration peuvent faire face à des obstacles supplémentaires : absence de réseau professionnel, méconnaissance des ressources disponibles, responsabilités familiales accrues. 

Les inégalités de départ se reflètent dans les parcours scolaires. Les difficultés en littératie et en numératie, souvent liées au contexte socioéconomique, influencent la réussite académique et professionnelle. L’éducation, censée être un levier d’ascension sociale, peut alors reproduire certaines inégalités. 

Reconnaissance et motivation 

Malgré les obstacles, plusieurs étudiants demeurent animés par une forte motivation intrinsèque. Le désir d’apprendre, la passion pour un domaine précis ou l’objectif d’intégrer un programme contingenté alimentent leur persévérance. 

La reconnaissance scolaire grâce aux bourses, mentions honorifiques et diplômes renforce ce sentiment d’accomplissement. Mais elle peut aussi alimenter la compétition et la comparaison constante. La performance devient parfois plus importante que l’apprentissage lui-même. 

Les spécialistes recommandent de valoriser les efforts et les progrès plutôt que les seules notes finales. Une approche centrée sur le développement personnel pourrait réduire l’anxiété de performance et favoriser un climat scolaire plus sain. 

Vers des solutions durables 

Plusieurs pistes de solutions émergent. D’abord, renforcer l’accessibilité aux services psychosociaux et aux programmes d’aide financière. Ensuite, adapter les horaires de tutorat et de soutien académique aux réalités des personnes étudiantes qui travaillent. Enfin, développer des activités parascolaires inclusives pour favoriser l’intégration et briser l’isolement. 

Un encadrement plus personnalisé pourrait également prévenir le décrochage. Mieux informer les étudiants des ressources disponibles et simplifier les démarches administratives contribuerait à réduire les obstacles. 

Un investissement collectif 

L’éducation est souvent présentée comme un investissement personnel. Pourtant, elle constitue aussi un investissement collectif. Former des personnes diplômées compétentes profite à l’ensemble de la société : économie plus dynamique, innovation accrue, participation citoyenne renforcée. 

La question demeure : peut-on continuer à faire porter aux personnes étudiantes une part aussi lourde du coût de cet investissement ? Si la réussite dépend de plus en plus des ressources financières et du soutien social, l’égalité des chances devient un idéal fragile. 

Pour cette génération, le diplôme représente à la fois une promesse et un pari. Un pari sur l’avenir, financé à crédit, soutenu par la résilience et parfois fragilisé par la précarité. À quel prix l’éducation ? Pour plusieurs, le prix est bien plus qu’un montant inscrit sur une facture : c’est un poids quotidien, invisible, mais bien réel. 


Source : Milo

web.lecollectif@usherbrooke.ca   More Posts
Scroll to Top