Réchauffement des relations canado-chinoises : un virage pragmatique   

Par Rémi Brosseau-Fortier  

Le premier ministre Mark Carney était de passage en Chine à la mi-janvier. 

La visite de Mark Carney en Chine marque un changement de cap pour la politique étrangère du Canada dans l’Indo-Pacifique. Encensé par les uns et décrié par les autres, le rapprochement d’Ottawa avec Beijing s’inscrit dans le contexte de la guerre tarifaire avec Washington, tandis que l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) entrera en période de renégociation en juillet 2026.   

Du 14 au 17 janvier, le premier ministre Carney a rencontré le premier ministre Li Qiang et le président chinois Xi Jinping. Première visite officielle d’un premier ministre canadien depuis 2017, les deux pays s’engagent à éliminer certains obstacles au commerce de produits agricoles canadiens et de véhicules électriques chinois.   

À l’issue de ces rencontres, la Chine et le Canada ont conclu un accord commercial préliminaire pour diminuer les droits de douane de 84 % à 15 % sur les graines de canola canadiennes d’ici le 1er mars 2026. Le Canada a également obtenu la levée des obstacles commerciaux anti-discrimination sur la farine de canola, le homard, le crabe et les pois canadiens à la même date.   

En contrepartie, le Canada autorisera l’importation de 49 000 véhicules électriques chinois à un tarif de 6,1 % annuellement au lieu des 100 % imposés en 2024, comme pour l’administration Biden aux États-Unis.  

L’accord, qualifié de « préliminaire, mais historique » par Mark Carney, est accueilli positivement par le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, qu’il mentionne être une « très bonne nouvelle pour le Canada et la Saskatchewan ». Produisant 54 % du canola canadien, la Saskatchewan est un exportateur majeur de canola dans le monde avec plus de 3,4 milliards de dollars d’exportations en 2024 dans 54 pays.   

Au contraire, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, était contrarié de l’ouverture commerciale aux véhicules électriques chinois : « Tout ce que nous avons obtenu, c’est une menace massive de véhicules chinois qui arrivent ici et qui vont nuire à tous les travailleurs du secteur automobile. »    

Du progressisme de Trudeau au réalisme de Carney   

Souhaitant diversifier les partenaires commerciaux du Canada, le langage utilisé par le premier ministre du Canada indique un changement de ton face aux violations des droits de la personne des régimes autoritaires. Après avoir rencontré Xi Jinping, Mark Carney a déclaré que « le Canada doit tracer une nouvelle voie en naviguant dans le monde tel qu’il est, et non tel que nous aimerions qu’il soit ».   

La Chine est le deuxième partenaire commercial du Canada après les États-Unis, avec des échanges commerciaux bilatéraux ayant atteint 118,9 milliards de dollars en 2024. Le qualificatif de « puissance perturbatrice » utilisé par l’ex-premier ministre Justin Trudeau (2015-2025) pour dénoncer le comportement de la Chine semble être mis de côté au profit de l’économie sous le gouvernement de Carney.  

Dans une entrevue avec Le Devoir, Pascale Massot, professeure de Science politique à l’Université d’Ottawa, souligne qu’entretenir une relation commerciale et diplomatique avec la Chine ne signifie pas d’être en accord avec le Parti communiste chinois sur le plan des valeurs.   

L’experte indique aussi que, même si la guerre commerciale avec les États-Unis « change la donne », entretenir des relations avec Beijing est indispensable pour avancer sur les dossiers de la lutte aux changements climatiques, les enjeux de l’intelligence artificielle générative et la montée en puissance des pays émergents en dehors du G7.   

Cette « nouvelle ère » de relations avec la Chine tourne la page sur les tensions bilatérales marquées par l’Affaire Meng Wanzhou avec l’arrestation en décembre 2018 de la cadre supérieure de l’entreprise chinoise Huawei à la demande des États-Unis. La signature de huit protocoles d’ententes entre les deux pays dans les domaines de l’énergie, de la sécurité publique et du multilatéralisme constitue « la fondation d’un nouveau partenariat stratégique » avec la Chine, selon Mark Carney.   

L’arme tarifaire de Trump  

Initialement réceptif au rapprochement du Canada avec la Chine, le président américain a fait volteface le 24 janvier en menaçant d’imposer des tarifs de 100 % sur les produits canadiens en cas d’accord commercial officiel. Qualifiant Mark Carney de « gouverneur » du Canada, Donald Trump souligne que le Canada pourrait devenir un « port de débarquement » chinois et que « la Chine va dévorer le Canada tout entier, y compris ses entreprises, son tissu social et son mode de vie en général ».   

Dominic LeBlanc, le ministre responsable du Commerce Canada–États-Unis, a réagi en déclarant « qu’il n’y a pas de poursuite d’un accord de libre-échange avec la Chine », mais plutôt d’ententes sur les questions tarifaires.   

Ce nouvel accrochage diplomatique survient après le discours de Mark Carney au Forum économique mondial à Davos, où il a dénoncé à mi-mot l’attitude belliqueuse des grandes puissances comme les États-Unis et appelé les puissances moyennes à s’unir face à la « rupture » de l’ordre international fondée sur des règles.   

Le Canada a-t-il le moyen de ses ambitions ?   

La ministre de l’Industrie, Mélanie Joly, entend accélérer la diversification commerciale canadienne afin de diminuer la vulnérabilité économique découlant de l’intégration avec le marché états-unien. En entrevue à l’émission Les coulisses du pouvoir le 25 janvier, la ministre Joly avertit que « si on ne transforme pas notre économie rapidement, si on ne diminue pas notre dépendance aux États-Unis, on va se retrouver en mode réaction ».   

La publication au courant des prochaines semaines de la première Stratégie industrielle de défense du Canada constitue un exemple d’initiative pour accroître l’autonomie stratégique du pays historiquement dépendant des États-Unis pour son approvisionnement militaire.   

Néanmoins, certaines voix s’élèvent sur la place publique pour contester la faisabilité d’une déconnexion rapide du voisin du Sud. Dans une lettre d’option dans La Presse, l’ancienne diplomate Louise Blais insiste sur le fait que « précipiter [l’autonomie stratégique], sans leviers réels, risque de faire des dommages irréversibles à notre prospérité et sécurité nationale ».   

Selon elle, la priorité du Canada devrait être le renouvellement de l’ACEUM et l’investissement dans les capacités internes. Malgré les divergences sur les manières de faire, un consensus semble se dessiner au sein de la communauté des expertes et des experts : Ottawa doit apprendre à jouer de nouvelles cartes dans son jeu commercial pour réduire le poids de Washington sur l’économie canadienne.   


Crédit : Sean Kilpatrick

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