Par Sarah Gendreau Simoneau

Le phénomène « tradwife » devient de plus en plus populaire, surtout aux États-Unis. Ici, au Québec, ce mode de vie, cette façon de faire et de penser est moins populaire que chez nos voisins.
Entendons-nous, je ne cherche pas à critiquer ce mouvement. Cependant, il importe de comprendre d’où il vient, en quoi il consiste, pourquoi il connaît un tel succès et, surtout, s’il faut s’en méfier.
Qu’est-ce le phénomène « tradwife » ?
Abréviation de traditionnal wife, en français « épouse traditionnelle », le « tradwife » est un mouvement prônant le retour de la femme mariée dans le rôle de femme au foyer. Le terme de « tradwife » décrit une femme qui, selon le modèle patriarcal, s’occupe principalement de sa maison et de l’éducation des enfants, son mari exerçant l’activité professionnelle et assurant la stabilité financière de la famille. Les tradwives considèrent donc le mariage, la famille et la vie domestique comme le centre de leurs préoccupations.
Le mouvement trouve son origine aux États-Unis, où habitent la plupart des influenceuses les plus suivies associées à cette tendance. On voit cependant petit à petit apparaître ce mouvement au Canada. Aux États-Unis, le phénomène a pris de l’ampleur pendant l’élection de Donald Trump avec la montée du mouvement conservateur et le retour en force du patriarcat. Les tradwives avaient alors repris et détourné son slogan en « Make Traditional Housewives Great Again ». Ces femmes au foyer en mode années 1950 sont très convoitées par les candidats républicains.
Bien entendu, toutes les tradwives ne sont pas soumises à leur mari ou aux hommes qui prônent un masculinisme toxique.
Influence grandissante
Des influenceuses très suivies font aujourd’hui la promotion sur les réseaux sociaux de ce mode de vie. Parmi les plus connues, on peut citer l’une des figures de proue du mouvement, Estee Williams, en Virginie, mais il y a aussi Alena Kate Pettitt en Angleterre ou encore Hannah Neeleman, alias Ballerina Farm, mère de huit enfants et vivant dans l’ouest de l’Utah.
Elles prônent un mode de vie simple, restent à la maison et sont toujours disponibles pour leurs maris.
Leur référence majeure est le livre Fascinating Womanhood de Helen Andelin. Publié en 1963, ce manuel pour faire durer le mariage est devenu un best-seller des années 1960, en réaction à la seconde vague féministe. Un des chapitres explique les rares cas où travailler pour une femme serait acceptable : « Si vous êtes veuve, divorcée, célibataire, ou si votre mari est handicapé, vous avez peut-être raison de travailler, mais attention de ne pas y prendre goût ! »
Dans l’idée, on pourrait se dire : pourquoi pas ? Elles sont libres de vivre leurs vies comme elles le souhaitent. Certes, mais ce mouvement peut tout de même diffuser, l’air de rien, un message risqué pour les femmes. D’abord, il s’avère qu’on assiste à un recul au sujet du mouvement de progression du droit des femmes pour revenir vers un modèle de société qui était profondément inégalitaire. De plus, ces épouses traditionnelles appellent à la soumission à leur mari, ce qui est tout sauf rassurant. Le danger étant aussi que cela pourrait normaliser les relations abusives.
Rappelons aussi que la plupart des tradwives qu’on voit sur les réseaux et qui incitent les autres femmes à ne pas travailler et à rester totalement dépendantes de leurs maris, sont bien souvent de vraies femmes d’affaires : elles font des placements de produits, des partenariats, des entrevues, des produits dérivés, etc. Elles gagnent très bien leur vie. En adoptant ce style de vie, les tradwives de l’ombre, non médiatisées, s’isolent et perdent de leur indépendance, en particulier leur indépendance économique.
La doctorante en science politique et études féministes Héloïse Michaud a consacré une étude sur les liens entre les tradwives et le nationalisme blanc. Même si ces femmes ne s’en réclament pas nécessairement, elles partagent des éléments phares avec cette idéologie, tels que le fait de mettre de l’avant des familles hétérosexuelles parfaites, le désir de revenir au modèle des années 1950, l’association entre tradition et nationalisme ainsi que les objectifs visés par ces deux communautés, notamment faire des bébés blancs et entretenir le mythe d’un déclin moral de la société.
En fait, il faut faire la distinction entre les femmes qui font le choix de demeurer à la maison et les femmes qui s’identifient à ce mouvement. Ces dernières adhèrent à un discours politique qui motive leur décision de demeurer à la maison. Ce discours est conservateur et il rejette le féminisme. Il rejette les progrès accomplis par les femmes en matière d’égalité. En réalité, les tradwives ne se contentent pas de reconnaître l’existence de différences naturelles entre les sexes, elles vont même jusqu’à adopter une approche rigide sur les rôles sociaux liés au genre.
Source : Instagram Estee Williams
