Mar. Fév 27th, 2024

Par Alexandre Leclerc

CRITIQUE/Le réalisateur et monteur Stéphane Lafleur n’est peut-être pas le plus prolifique cinéaste québécois, mais il est définitivement l’une des voix les plus uniques et intéressantes du cinéma fleurdelisé. Avec son quatrième long métrage, il nous plonge dans un univers de science-fiction en huis clos qui lui permet d’aborder des thématiques qui lui sont chères, soit le vivre-ensemble et la question de l’identité.

Simuler une mission spatiale

Après qu’une mission de colonisation de Mars ait été mise sur pied, des problèmes au sein des membres de l’équipage surviennent. On décide alors de recruter des personnes aux personnalités similaires à celles des astronautes, et de simuler les conflits interpersonnels qui les affligent, afin de régler les problématiques actuelles et en prévenir d’éventuelles. David (Steve Laplante), professeur d’éducation physique au secondaire, est sélectionné avec quatre autres hommes et femmes pour le projet Viking, laissant derrière lui sa conjointe (Marie-Laurence Moreau) pour les deux prochaines années.

La science-fiction est étonnamment un terreau fertile pour explorer des thématiques foncièrement humaines. On dirait que le fait de s’éloigner — concrètement ou de façon simulée — de la Terre nous fait nous questionner sur notre place dans l’univers, et sur la singularité de notre espèce. C’est exactement ce que Viking tente d’accomplir. De prime abord, on pourrait croire que l’objectif du film est de créer une « expérience sociale » pour étudier scientifiquement la nature humaine. Et ce l’est, au moins au début. Mais le film surprend plusieurs fois dans son évolution en nous amenant davantage à nous questionner sur les notions d’identité et d’agentivité.

Vouloir se sentir utile au bien commun en s’oubliant au passage

Viking brouille en effet la ligne entre être soi-même ou quelqu’un d’autre, un peu à la manière dont l’ont fait (différemment, toutefois) Black Swan ou Fight Club auparavant. David, qui prend vraiment la mission à cœur, en vient à s’investir beaucoup trop dans son « personnage » de John, son homologue astronaute, d’autant plus que celui-ci, chaque matin, lui envoie ses états d’esprit. Les « simulateurs » doivent donc tenter de recréer les sentiments des personnes qu’ils et elles représentent, tout en restant eux-mêmes. Car, après tout, leur personnalité est similaire à celle des astronautes, alors en théorie, il ne devrait pas y avoir trop d’écart entre leurs actions respectives. En théorie.

S’il y a une chose que l’on sait de la nature humaine, c’est qu’elle est imprévisible. Dans une situation donnée, deux personnes pourront agir de différentes façons, et ce, peu importe à quel point elles se ressemblent. Nous sommes des êtres de raison, qui agissent néanmoins de manière parfois irrationnelle. C’est ce que David apprend à ses dépens lorsqu’il recommande d’annoncer à John une difficile nouvelle familiale. Croyant que c’est la meilleure chose à faire, il cause l’effet inverse, qui amène John à plonger dans un état de psychose qui met en péril la mission.

On ne pourra probablement jamais saisir théoriquement la nature humaine comme on pourra le faire avec un théorème mathématique. Certaines expériences peuvent être menées en vase clos et donner des résultats concrets, d’autres non. Trop d’impondérables peuvent venir fausser les données. David, lorsqu’il éprouve lui aussi un épisode de psychose, en vient à vouloir se mutiler, comme son homologue. C’est signe qu’il perd de vue la réalité pour se plonger dans un monde fictif, ce qui est certes le but de l’expérience, mais qui signifie également qu’il repousse les limites des règles préétablies de la mission. C’est David qui est davantage mis de l’avant ici, mais les quatre autres font de même, ce qui crée en quelque sorte un sentiment de paranoïa qui rend particulièrement difficile le vivre-ensemble. Est-ce qu’on s’adresse au simulateur, ou plutôt à l’astronaute sur Mars ? On ne le sait jamais vraiment.

Cette imprévisibilité touche aussi la notion d’agentivité — le sentiment d’avoir du pouvoir ou du contrôle sur une situation. C’est le moteur principal de David, à qui l’on dit que s’il propose de bonnes recommandations, on pourrait l’inclure dans la prochaine mission martienne. Dès lors, il sent qu’il a de l’importance pour la présente mission, jouant en quelque sorte son avenir. Ce n’est qu’à la fin du film que cette agentivité est remise en question, dans une finale pas si surprenante, mais franchement efficace.

Un ton particulier, mais bienvenu

J’ai beaucoup parlé jusqu’à présent des thématiques abordées, mais le succès du film revient en grande partie à la distribution tout simplement parfaite. Laplante est excellent, tout comme Larissa Corriveau, qui interprète avec brio un Steven détaché. Les deux jouent avec beaucoup de nuances et contribuent à rendre ce brouillage entre la réalité et la fiction crédible. Du reste, Denis Houle ajoute une touche comique indéniable, tout comme Fabiola M. Aladin, stoïque à souhait.

D’ailleurs, je n’ai peut-être pas suffisamment mis de l’avant le fait que Viking est une comédie d’une intelligence incroyable. Il y a d’une part plusieurs situations qui sont drôles sans qu’on essaie nécessairement de pousser un gag, alors que, d’autre part, c’est le vocabulaire précis qui fera sourire. Les dialogues et émotions du personnage principal ne sont pas sans rappeler ceux de François Létourneau (Série noire, C’est comme ça que je t’aime) qui, chez moi, frappent dans le mile. Il y a également quelques blagues visuelles (le casque de la combinaison utilisé comme bol à pop-corn, le fameux tableau des équivalences) qui, sans être mises de l’avant, seront perceptibles et franchement bien intégrées à l’histoire.

Viking est un petit bijou comme il s’en fait peu au Québec. Thématiquement et visuellement intéressant, le long métrage possède toutes les qualités d’un grand film, sa plus grande étant celle de nous faire parler de lui (pour les bonnes raisons) à la sortie du visionnement. J’ai mentionné à mes collègues comment j’aurais terminé le film si j’avais été le réalisateur, comment cela aurait davantage conforté mon analyse du sort de David. Peu de films — américains ou autres — m’ont donné de quoi réfléchir de la sorte. Si je n’ai pas, en ce moment, assez de recul pour constater à quel point j’y repense dans les jours et semaines suivant sa sortie, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il soit le meilleur film québécois de l’année, sinon des dernières années.


Crédit image @Les films Opales

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