Lun. Mai 16th, 2022

Par Alexandre Leclerc 

CRITIQUE/La réalisatrice emblématique, Jane Campion propose The Power of the Dog, un western soigné et subtil qui, s’il ne rallie pas les foules, peut remporter les grands honneurs à la prochaine cérémonie des Oscars. 

Un cowboy typique… ou presque 

En 1925, dans le Montana, le rancher Phil Burbank (Benedict Cumberbatch) voit d’un mauvais œil le mariage de son frère et associé George (Jesse Plemons) avec Rose (Kirsten Dunst), une restauratrice veuve, qu’il soupçonne de ne vouloir que leur argent. Phil méprise ouvertement le fils de la jeune femme, le chétif et peu viril Peter (Kodi Smit-McPhee), inscrit à la faculté de médecine. Intimidée par son beau-frère qui habite sous le même toit dans la grande maison des Burbank, Rose, souvent laissée seule par George, noie son angoisse dans l’alcool. Revenu pour l’été au ranch, Peter découvre le lourd secret de Phil. Aussitôt, le comportement de ce dernier à son endroit change radicalement. 

Ceux et celles qui connaissent l’œuvre de Campion (surtout The Piano et An Angel at My Table) savent qu’elle aime explorer la thématique du pouvoir : comment celui-ci change entre deux individus, comment l’un peut le reprendre sur l’autre, etc. The Power of the Dog s’inscrit évidemment dans cette tendance, tout en proposant une étude de personnage des plus complètes. À l’avant-scène se trouve Phil, un cowboy vicieux et cruel, personnifié par un Cumberbatch en grande forme. Il se détache (finalement) des rôles plus traditionnels de personnages excentriques, mais attachants, qui caractérisent sa carrière depuis quelques années, pour proposer cette interprétation rude et pourtant subtile. La haine qui l’habite et le constant désir de contrôle cachent quelque chose de plus profond qu’on parvient (sans grande surprise, malheureusement) à déceler plus le film avance, mais le tout est amené tel un lent crescendo qui laisse toujours plus le temps d’apprécier la particularité du personnage. 

La masculinité toxique dans des milieux typiquement masculins 

Le film invite à réfléchir — et peut-être à questionner — le concept de masculinité toxique. D’une part, nous retrouvons Phil, ce cowboy qui inspire la puissance, mais que l’on sent refouler des émotions plus profondes, surtout lorsqu’il aborde son défunt mentor Bronco Henry. D’autre part, il y a Peter, dont le manque de virilité ferait un opposant évident à Phil, alors que ce dernier le prend plutôt sous son aile et se donne le mandat de lui inculquer la dose de masculinité qui lui manque. S’instaure alors une nouvelle forme de mentorat, qui n’aura cependant pas l’issue à laquelle on s’attend. En ce sens, il est important de demeurer attentif et saisir ces nombreux non-dits pour pleinement apprécier la finale du film. 

À cette dynamique atypique de pouvoir s’ajoute un second niveau lorsqu’on y inclut les personnages de George et de Rose. Phil, qui en mène large devant son frère, a l’habitude de le dominer et de dénigrer sa passivité. Il se moque constamment de lui et du fait qu’il préfère la vie mondaine à celle de la terre. Mais c’est quand George marie Rose et qu’il l’amène au ranch familial que Phil change de victime. Elle est le nouveau souffre-douleur du cowboy, qui voit l’arrivée d’une femme comme une menace certaine. Il tente de l’intimider, avec succès, bien que Phil sente qu’il ne pourra jamais avoir le plein contrôle sur elle. Lorsqu’elle constate que son fils semble se lier d’amitié avec Phil, Rose perd en quelque sorte son allier naturel et sombre dans un gouffre profond. 

Le film pourrait n’être qu’un drame banal, mais il est rehaussé par l’excellente réalisation de Campion et la caméra experte du directeur photo Ari Wegner. Faisant passer les sublimes environnements de la Nouvelle-Zélande pour le Montana du début du 20e siècle, ses plans larges rivalisent avec ceux rapprochés qui permettent d’apprécier les non-dits des acteurs. Mais c’est peut-être davantage la trame sonore encore une fois exemplaire de Jonny Greenwood (membre du groupe Radiohead) qui accompagne davantage cette dynamique de pouvoir. Sobres et élégantes, ses compositions à la guitare — auxquelles viendront se greffer les violons en cours de route — sont envoûtantes. L’ambiance créée est ainsi soignée et parfois angoissante à souhait. 

À visionner avec attention 

On pourra reprocher au film sa relative lenteur et son histoire d’apparence banale, et s’il faut pleinement être attentif pour en apprécier sa valeur — chose qui est difficile à faire quand on visionne un film à la maison — notre patience sera récompensée une fois la finale arrivée. Bien que moins bon que ses comparables (à commencer par le notable There Will Be Blood), The Power of the Dog invite tout de même à plonger au cœur de cette masculinité toxique qui a construit les États-Unis d’aujourd’hui, et dont on questionne de plus en plus l’existence. Il manque peut-être davantage de péripéties pour qu’on s’investisse pleinement dans son récit, mais le tout est oublié en raison des brillantes performances de Cumberbatch, Dunst et Smit-McPhee. 

Le film, qui vient tout juste de remporter les grands honneurs aux Golden Globes, est un sérieux prétendant à l’Oscar du meilleur film. On se réjouit qu’il y ait un peu de chez nous dans ce film, alors que le légendaire producteur québécois Roger Frappier (La grande séduction, Jésus de Montréal, Le déclin de l’empire américain) a contribué à ce que le projet arrive à terme. Il pourrait bien remporter sa première statuette en mars prochain, tout comme Campion qui pourrait devenir seulement la 3e réalisatrice de l’histoire à remporter un Oscar, et la deuxième en deux ans après la victoire de Chloé Zhao pour Nomadland


Crédit image @ TIFF

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