Ven. Juin 14th, 2024

Par Alexandre Leclerc 

Depuis plusieurs décennies maintenant, le sport et la politique sont devenus, par la force des choses, intimement liés. Les compétitions entre nations aux Jeux olympiques révèlent notamment plus que la rencontre entre différents athlètes. C’est la plupart du temps une compétition entre programmes de développement sportifs nationaux. Les événements sportifs sont souvent l’occasion pour un pays d’exprimer un différend diplomatique de façon pacifique. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, depuis fin février, témoigne d’une instrumentalisation du sport à des fins politiques en oubliant l’expérience individuelle des athlètes que ces mesures affectent. 

Tour d’horizon des sanctions sportives des dernières semaines 

L’intervention armée de la Russie en Ukraine a poussé plusieurs organismes et regroupements sportifs à vouloir participer à l’effort de guerre à l’extérieur du champ de bataille. À défaut d’envoyer des soldats, l’Occident a plutôt décidé d’impacter la réputation internationale de la Russie et du Bélarus sur la scène sportive, et d’interdire la participation d’athlètes ou d’équipes aux principales compétitions. D’abord, la Fédération internationale de football association (FIFA) et l’Union des associations européennes de football (UEFA) ont choisi d’exclure les équipes nationales de soccer de leur match éliminatoire prévu en mars, ainsi que de retirer le Spartak de Moscou de la ligue Europa. Dans le cas du Bélarus, l’équipe doit jouer sur un terrain neutre, et sans spectateur. 

Le même type d’interdiction se déroule dans la ligue mondiale de rugby, alors que l’adhésion de l’Association de Rugby de Russie a été suspendue jusqu’à nouvel ordre. Au tennis, si les équipes nationales de la Russie et du Bélarus ont été exclues des compétitions de la Fédération internationale de tennis (ITF), les athlètes peuvent néanmoins continuer à compétitionner. Des scènes touchantes ont eu lieu comme lorsque le Russe Andrey Rublev a écrit « No war please » sur la lentille d’une caméra après l’une de ses victoires, ou encore quand l’Ukrainienne Elina Svitolina a décidé de verser tous ses profits du tournoi de Monterrey à l’effort de guerre de son pays d’origine, en plus de refuser de jouer contre des joueuses russes. Tous les tournois prévus en Russie ont été, du même coup, annulés.  

En Formule 1, le Grand Prix de Russie, qui se tenait cette année à Sotchi en septembre, a lui aussi été annulé, tout comme son édition subséquente, prévue à Saint-Pétersbourg. Le seul pilote russe, Nikita Mazepin, a vu son contrat résilié par l’écurie Haas. Au hockey, si les joueurs peuvent continuer de jouer dans la Ligue nationale, cette dernière a décidé de couper tous les ponts avec son équivalent russe, la KHL. On ne sait d’ailleurs pas ce que réserve l’avenir de cette Ligue, alors que le Jokerit d’Helsinki et le Dinamo de Riga ont annoncé leur départ de la KHL, en plus de la décision de plusieurs joueurs non russes de quitter leur équipe respective. 

Ces répercussions touchent également toutes les compétitions internationales qui mènent aux Olympiques d’été et d’hiver, bien que toutes ces sanctions n’aient pas, dans l’immédiat, d’effets concrets. Cela pourrait compromettre le désir de certains athlètes de se qualifier pour les Jeux de Paris. 

Des sanctions, oui, mais dans quel but? 

Certains pourraient se demander à quoi bon sanctionner des athlètes ou des organisations qui n’ont à priori aucun lien avec la décision d’envahir ou non l’Ukraine. La réponse est double. D’une part, l’objectif est de faire pression sur l’État russe par l’arrière, et non au front du conflit. En isolant la Russie et le Bélarus de plusieurs événements mondiaux, on espère créer un soulèvement populaire au sein de la population qui n’est pas totalement convaincue qu’envahir l’Ukraine soit une bonne chose. On souhaite ainsi créer un mouvement de masse dont le but est de refuser de perdre les acquis de l’ouverture de la Russie au monde occidental, observés depuis la chute de l’Union soviétique dans les années 1990.  

D’autre part, l’objectif est indéniablement économique. Le fait que plusieurs équipes de la KHL quittent la Ligue lui fait inévitablement perdre des revenus importants, en plus de commandites. Le retrait du Grand Prix de Russie fait également perdre plusieurs millions de dollars en retombées économiques, qu’il sera difficile de combler avec des compétitions à échelle locale. À cela s’ajoute la perte de partenariats économiques d’entreprises russes, parfois commanditaires d’équipes sportives d’Europe. 

L’interdiction de participation de pays à des compétitions internationales pour des motifs qui sont plus grands que le sport en soi ne date pas d’hier. Les Jeux olympiques (JO) sont assez représentatifs à cet égard dans l’histoire récente. À Montréal, en 1976, la délégation de Taïwan a boycotté les Jeux après que le Canada ait refusé de reconnaître sa souveraineté. Aussi, une vingtaine de pays africains voulaient protester contre la décision de l’équipe nationale de rugby de la Nouvelle-Zélande de participer à des compétitions internationales en Afrique du Sud, malgré un embargo. 

Plus importants encore sont les boycottages des Jeux de Moscou en 1980 par les États-Unis (et de plusieurs autres pays), puis ceux, quatre ans plus tard, de Los Angeles par l’Union soviétique et ses alliés, pour protester contre l’invasion de l’Afghanistan. Les JO sont rapidement devenus le lieu de prédilection où s’expriment les désaccords diplomatiques entre nations. Cette instrumentalisation du sport par le politique peut sembler anodine, puisque sans conséquence majeure à l’échelle macro, mais elle peut faire sa marque sur des athlètes, à qui on ne réserve d’autre sort que de se résigner à compétitionner à plus petite échelle, ou sinon à s’exiler vers d’autres pays pour exercer leur sport. 

Est-ce l’apparition d’une nouvelle guerre froide sportive? Si les associations dans le monde ont été rapides à bannir les athlètes russes ou biélorusses des principales compétitions internationales, on peut décrier l’insensibilité envers les sportifs, qui, eux, n’ont que rarement exprimé leurs convictions politiques. S’il est certain que ces mesures de l’Occident peuvent, sur le long terme, faire un véritable impact socioéconomique auprès de l’État russe, peut-être cet impact serait-il encore plus grand si les pays de l’OTAN, plutôt que de pénaliser les athlètes sur le plan individuel, décidaient d’accueillir à bras ouverts les athlètes qui souhaiteraient continuer à exercer leur sport.  


Crédit image @ MAXPPP

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