Sam. Mai 14th, 2022

Par Josiane Demers 

Le 2 mars dernier, la cour pénale internationale a annoncé avoir ouvert une enquête sur l’utilisation du viol comme arme de guerre par les soldats russes. Depuis le début de l’invasion russe, plusieurs médias ont rapporté des témoignages de femmes ukrainiennes victimes de violences sexuelles. Il est difficile de penser à des actes plus déshumanisants et plus brutaux que cela. Depuis quand cette tactique perverse et malsaine est-elle utilisée dans les conflits armés et à quel moment de l’histoire cela a-t-il été considéré comme un crime contre l’humanité? 

Malheureusement, la violence sexuelle a toujours été présente pendant les guerres. Ce phénomène ne date pas d’hier. Dans le passé, on associait souvent cela à un simple « sous-produit de la guerre », comme indiqué dans un rapport de l’UNESCO publié en 2008. Le viol et l’esclavage sexuel étaient fréquemment commis par les soldats des deux camps opposés, comme cela a été le cas durant la Deuxième Guerre mondiale. La communauté internationale avait tendance à associer ces actes à un simple manque de discipline des troupes qui « souffraient » d’absence de rapports sexuels durant leur service.  

Une stratégie délibérée 

Évidement, parler du manque de sexe des soldats est l’équivalent de blâmer les victimes. Or, le viol comme arme de guerre est plutôt une stratégie planifiée et délibérée établie par les belligérants afin de détruire un peuple dans tout ce qu’il représente. Pour les tortionnaires, ce stratagème est considéré comme « peu coûteux, discret et efficace », comme expliqué par le Conseil norvégien des réfugiés.  

Comme l’explique Christian Caryl dans un article du Washington Post : « l’objectif de l’agresseur est d’infliger aux victimes les pires humiliations et de provoquer une perte de dignité jusqu’au plus profond de leurs âmes. C’est un exercice de pouvoir calculé et dépravé. » 

Par exemple, l’UNESCO rapporte que dans le conflit en Ex-Yougoslavie, soit la guerre des Balkans qui a éclaté en 1991, le viol collectif faisait partie intégrante de la politique de « purification ethnique » établie par les forces serbes en Bosnie-Herzégovine. Les villages musulmans étaient particulièrement visés. En 2009, le Conseil de l’Europe rapportait que des groupes paramilitaires ainsi que l’armée serbe dirigeaient des « camps de viol », où des agressions sexuelles, souvent collectives, et de la fécondité forcée se déroulaient quotidiennement. Selon un article publié sur Perspective Monde, de 20 000 à 50 000 femmes ont été violées durant ce conflit.   

Selon l’encyclopédie Britannica, durant la guerre civile au Rwanda opposant deux ethnies, cette stratégie était planifiée par les combattants hutus, dans un but génocidaire. Les femmes tutsies étaient violées et mutilées afin d’éviter qu’elles ne puissent mettre au monde d’autres personnes de leur ethnie. Cela allait jusqu’à s’assurer que les violeurs étaient infectés du VIH pour rendre les femmes malades. 

Malheureusement, plusieurs sociétés considèrent encore les femmes ayant été violées comme des personnes qui n’ont plus de valeur, plus d’honneur. C’est pourquoi elles sont souvent abandonnées ou stigmatisées par leurs proches.  

La législation au fil du temps 

C’est après la guerre de 1939-1945, soit en août 1949, que les conventions de Genève ont été adoptées. On pouvait alors lire l’article 27 qui, timidement, mais sûrement, faisait enfin référence à la protection des femmes lors de conflits. « Les femmes seront spécialement protégées contre toute atteinte à leur honneur, et notamment contre le viol, la contrainte à la prostitution et tout attentat à leur pudeur », peut-on lire dans l’article destiné à la protection des populations civiles. Cela a également été bonifié par l’ajout d’un protocole plus précis en 1977. 

En 1993, la Commission des droits humains de l’Organisation des Nations unies (ONU) a déclaré que « le viol systématique et l’esclavage sexuel par des militaires représentaient des crimes contre l’humanité ». Lors de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes à l’ONU, il a été spécifié que « le viol perpétré par des groupes armés durant des conflits était un crime de guerre ».  

En 1998, le procès à la Cour internationale pénale jugeant les accusés de crime de guerre pendant le conflit au Rwanda a provoqué une réflexion majeure auprès du Conseil de sécurité de l’ONU. En effet, à la suite de cela, une résolution a été adoptée en 2008 qui stipulait que « le viol et toute autre forme de violence sexuelle peuvent être considérés comme des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité ou comme un acte de génocide. » 

Cependant, le combat est loin d’être terminé, alors que plusieurs femmes, parfois des hommes, sont encore victimes d’atroces sévices sexuels en zone de conflit. Le Human Rights Watch rapporte que de tels gestes sont encore posés fréquemment, notamment en République démocratique du Congo, en Irak ainsi qu’au Soudan, dans le Darfour. Cela ne représente que quelques exemples de ce fléau qui tristement, s’étend au gré des guerres.  

Ukraine 

Cette guerre en Ukraine, que nous souhaitions courte, ne fait pas exception à ce désolant phénomène. Comme mentionné plutôt, la Cour pénale internationale, mais aussi le procureur général de l’Ukraine, se penchent déjà sur la question. Toutefois, l’idée d’une possible justice lointaine et surtout incertaine ne semble pas rassurer les victimes ni les autres femmes qui se trouvent toujours sur le territoire en conflit.  

À la suite du retrait des troupes russes de certaines villes ukrainiennes détruites, les témoignages fusent. Comme présenté dans un article paru au début avril dans The Guardian, des femmes rapportent avoir été violées en étant menacées par des armes, devant leurs enfants. Certaines d’entre elles gardent en tout temps avec elles des condoms et d’autres moyens de contraception pour s’assurer de ne pas tomber enceintes ou de contracter une ITSS, dans l’éventualité d’une agression sexuelle.  

On se demande souvent s’il y a pire que de se faire tuer. Certaines femmes répondront affirmativement à cette interrogation. Non seulement doivent-elles craindre de mourir, mais elles doivent également redouter l’humiliation par le viol. En temps de guerre, elles font constamment face à cette double menace.  


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Josiane Demers
Rédactrice en chef pour le Journal Le Collectif

Étudiante à l’école de politique appliquée avec un cheminement en relations internationales à l’Université de Sherbrooke, Josiane Demers a également suivi des cours en communication. Impliquée au journal Le Collectif depuis le début de son parcours académique, elle est passée de collaboratrice à cheffe de pupitre de la section Sports et bien-être, pour ensuite devenir rédactrice en chef du périodique.
Passionnée de culture, de sports et d’actualité internationale, elle a plus d’une corde à son arc.