Mar. Fév 27th, 2024

Par Anna Burnotte

OPINION/Le développement durable est un concept utilisé pour la première fois en 1980. Sa définition actuelle nous vient du rapport Brundtland, qui le définit comme «un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.» Dans un monde où désir et besoin sont souvent confondus et que de nouveaux besoins sont inventés à chaque instant, il faut se questionner sur la nécessité du confort excessif qui est devenu habituel.

Un concept contradictoire

L’ONU a 17 objectifs de développement durable (ODD). Ceux-ci promeuvent la croissance économique (objectif 8) et la réduction des inégalités au sein et entre les pays (objectif 10). Une des solutions proposées pour la réduction des inégalités n’est pas de limiter l’abus des pays du Nord, ni même d’en transférer les ressources vers ceux qui en ont besoin. Pour réduire les inégalités, on ne veut pas enlever à l’un, seulement donner plus à l’autre, ce qui implique de créer encore plus.

Le développement durable n’est pas viable. Une croissance infinie est impossible dans un monde où les ressources sont limitées. Le développement durable, lui, propose une croissance « moindre », une croissance « soutenable », mais l’idée même d’une croissance reste et n’est pas possible. Même avec un facteur qui tend vers zéro, une fonction exponentielle tendra vers cet infini inatteignable.

Une des prétentions du développement durable est que l’amélioration des procédés techniques les rendant plus efficaces permettrait de continuer l’exploitation des ressources. Le 12e ODD, qui souligne qu’il est possible de produire plus en utilisant moins, n’est pas une solution, c’est une esquive. C’est conserver le mode de pensée actuel, qui base l’économie sur la consommation.

Imposer des idéaux

Est-il souhaitable que les pays « en voie de développement » deviennent développés et que leurs habitants consomment eux aussi comme le Nord-Américain moyen ? Pour soutenir ce mode de consommation, il faudrait 5,1 fois plus de ressources que ce que la Terre peut produire annuellement, alors qu’il faut déjà 1,75 planète Terre pour équivaloir à la consommation mondiale annuelle, selon l’ONG Global Footprint Network.

Au-delà de l’effet qu’aurait le développement de tous les pays, la raison qui mène à cet objectif n’est pas meilleure. Le colonialisme est un des mécanismes qui impose les coutumes occidentales. Souhaiter un développement universel selon les balises propres à l’Occident cache une part d’ethnocentrisme. En vertu de quels principes cette vision du progrès et de la réussite peut-elle être appliquée à des communautés et des sociétés aux pratiques bien différentes des nôtres ?

Les dommages collatéraux sont imposés à l’ensemble de la biodiversité. L’humain se croit tout permis, plus important que les autres espèces vivantes. L’anthropocentrisme amène à oublier que les humains ne sont qu’une partie infime des écosystèmes de la Terre. Même l’énergie « verte » cause des dommages à la biodiversité. Les besoins croissants d’énergie sont à l’origine de torts irréparables : un barrage hydroélectrique qui fait la fierté du Québec causera inévitablement l’inondation d’un territoire où vivaient une faune et une flore ignorées de la plupart des consommateurs.

Une façade qui donne bonne conscience

Lors des sommets internationaux, les pays et les lobbys se montrent souvent réticents à faire des pas dans la direction environnementale et amènent les négociations dans des impasses. Les personnes dirigeantes et influentes se déplacent de loin pour des changements et de grandes paroles qui n’ont somme toute que peu d’impacts. Au lieu d’être des ondes de choc, les conclusions de la COP26 sont des compromis puisque, comme l’a dit le Secrétaire général des Nations Unies, « la volonté politique collective [n’est pas] suffisante pour surmonter certaines contradictions profondes ».

Pour calmer les esprits, on fait miroiter la croissance durable comme une solution aux maux qui menacent l’intégrité déjà bafouée des écosystèmes qui soutiennent encore la vie sur Terre. Le développement durable est brandi par les entreprises comme un drapeau blanc et une permission de continuer à détruire « plus gentiment ». L’écoblanchiment est un nouveau vice, c’est prétendre avoir l’environnement à cœur alors que le profit reste la principale cible.

Les gouvernements, sous la pression de groupes environnementalistes et d’évidences scientifiques, se joignent aussi à ce qui semble être une mascarade. Bien souvent, l’environnement ne sera pas protégé au détriment de l’économie : l’argent mène le monde capitaliste. Alors que les réglementations imposées dans les pays du Nord donnent bonne conscience, elles incitent les entreprises polluantes ayant les moyens à délocaliser leur production à des endroits où les règles sont moins strictes.

La mondialisation permet à des entreprises d’esquiver ces réglementations en toute impunité, malgré l’exploitation de personnes travailleuses dans des conditions inacceptables, l’évitement de responsabilités environnementales et d’augmentation d’énergie consommée pour le transport de la marchandise à travers le monde. Le 7e ODD de l’ONU est une énergie propre et abordable. Oui, il faut permettre l’accès d’énergie à tous, mais restreindre son utilisation abusive et apprivoiser la sobriété énergétique.

Réformer le mode de pensée

« L’incapacité à penser l’avenir en dehors du paradigme de la croissance économique permanente constitue sans doute la faille principale du discours officiel sur le développement durable », soutient l’économiste Jean-Marie Harribey. Le sens des mots a un impact sur les idées. Le terme même de consommateur porte à voir l’individu comme une machine plutôt que comme un être sensible. « Développement durable » est un oxymore qui fait croire que le développement peut être durable, alors que dans les pays du Nord, nous n’avons pas besoin de plus, nous avons besoin de moins. La sobriété pourrait remplacer le développement.

Certains parlent de décroissance. L’économiste Serge Latouche souligne que « le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance, objectif dont le moteur n’est autre que la recherche effrénée du profit pour les détenteurs du capital. » C’est en inventant des idées nouvelles qu’on pourra quitter l’ère du développement qui ne peut pas être durable.


Crédit image @Pixabay

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