Mar. Fév 7th, 2023

Par Éden Bélanger

Le 17 août dernier, Statistiques Canada a dévoilé une grande partie des données du recensement de 2021 en matière linguistique. Tous les chiffres pointent dans le même sens: le français est en érosion au Canada et au Québec.

La dernière année a été vive en débats linguistiques au Québec. Durant cette joute opposant les « inquiets » aux « optimistes », chacun a tenté de tourner les quelques données disponibles sur la situation du français dans la province à son avantage. Tributaires d’une carence statistique, ces manipulations ne sont désormais plus possibles, car les données récentes de Statistiques Canada viennent dissiper tout doute possible sur la gravité de la situation.

Dégringolade au pays

À l’échelle canadienne, le constat est catastrophique. L’indicateur synthétique de « la première langue officielle parlée », désignant, selon Statistique Canada, « la première langue officielle (le français ou l’anglais) parlée par les Canadiens [et étant] déterminée à partir de la connaissance des langues, de la langue maternelle et de la langue parlée le plus souvent à la maison », est particulièrement évoquant en ce sens.

La proportion de personnes canadiennes ayant le français comme première langue se situait à 21,7 % en 2021. En 2016, celle-ci s’élevait à 22,2 % et atteignait 27,1 % en 1971. En parallèle, pour la première fois depuis 1971, l’anglais progresse. En effet, 75,5 % des citoyens et citoyennes du Canada avaient la langue de Shakespeare comme première langue officielle en 2021, soit 0,7 point de pourcentage de plus qu’en 2016.

Hors Québec, la chute est vertigineuse. La proportion de personnes canadiennes avec le français comme première langue officielle ne s’élève désormais qu’à 3,3 %. Celle-ci était de 4,2 % en 2001 et de 6,0 % en 1971. Les chiffres sont à la baisse partout, y compris dans les bastions francophones tels que le Nouveau-Brunswick et l’Ontario. Avec une population francophone vieillissante et une intégration des nouveaux arrivants dans la langue de Leclerc extrêmement complexe, la francophonie hors Québec risque malheureusement de se retrouver en situation de mort cérébrale dans quelques décennies. 

Le rêve de PET dévoyé

Le bilinguisme canadien est de son côté déjà sur le respirateur artificiel. Le taux de bilinguisme français-anglais est, certes, stable au pays (18 % en 2021 et 17,9 % en 2016), mais les données régionales démontrent qu’il n’en devient qu’un phénomène purement québécois.

Au Québec, la proportion de personnes bilingues a atteint 46,4 % en 2021. En 2016, celle-ci était de 45,4 % et en 1961, 25,5 %. À l’opposé, ce même taux se situait à 9,5 % hors Québec en 2021, alors qu’il était à 9,8 % en 2016. Cette baisse hors Québec s’est d’ailleurs amorcée à la suite d’un sommet de 10,3 % atteint en 2001, selon Statistique Canada. Fait alarmant, le taux de bilinguisme chez les personnes québécoises de langue maternelle anglaise était lui aussi en baisse entre 2016 (68,8 %) et 2021 (67,1 %).

Bref, alors que les Canadiens anglais boudent de plus en plus le français et que près de 60 % des personnes bilingues au Canada habitent aujourd’hui le Québec, le rêve d’un Canada bilingue coast to coast entretenu par Pierre-Elliot Trudeau est aujourd’hui mort.

Un déclin irrécusable au Québec

Si la précarité du français hors Québec faisait déjà consensus, la chute du français au Québec est dorénavant tout aussi indéniable. Pour preuve, la proportion de Québécois avec le français comme langue maternelle est passée de 77,1 % en 2016 à 74,8 % en 2021. Le taux de Québécois parlant le français à la maison a de son côté diminué de 2,5 points de pourcentage, passant de 79,0 % en 2016 à 77,5 % en 2021.

Les données ci-dessus peuvent en partie s’expliquer par l’immigration. Cependant, d’autres marqueurs de vitalité confirment une baisse du français dépassant amplement les conséquences de ce phénomène. Par exemple, la proportion de Québécois ayant le français comme première langue officielle parlée est en baisse. Ce taux était de 82,2 % en 2021, alors qu’il était de 83,7 % en 2016. Plus encore, le pourcentage de Québécois affirmant pouvoir soutenir une conversation en français est passé de 94,5 % en 2016 à 93,7 % en 2021. Cette dernière évolution est particulièrement inquiétante, car cet indicateur était, jusqu’à ce recensement, en progression ou stable.

Pendant ce temps, l’anglais avance. En 2021, il était la première langue officielle de 13,0 % des Québécois, contre 12,0 % en 2016. De plus, le nombre de locuteurs et de locutrices ayant l’anglais comme première langue officielle a dépassé le million au Québec, ce qui constitue une première depuis que des données comparables sont colligées. Selon un calcul réalisé à partir des données du recensement par Frédéric Lacroix, auteur de l’essai Pourquoi la loi 101 est un échec, les transferts linguistiques des allophones vers le français seraient même en baisse au profit de l’anglais pour la première fois depuis l’adoption de la Charte de la langue française.

Un enjeu électoral ?

Inquiété par ces chiffres, le gouvernement caquiste en a profité pour s’autoféliciter d’avoir eu l’audace de réformer la loi 101 cette année par l’adoption de la loi 96. Cela dit, des dispositions de celle-ci ont déjà été suspendues par la Cour Supérieure du Québec.

Le Parti Québécois estime lui que ces chiffres démontrent l’importance de renforcer la protection du français avec des mesures telles que l’application de la loi 101 au collégial et l’indépendance du Québec. Québec Solidaire mise lui aussi sur la souveraineté, sans toutefois appuyer une extension de la 101 au Cégep. La cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, n’a quant à elle pas voulu se dire inquiète par ces chiffres. Elle a plutôt rappelé son opposition à la loi 96, qu’elle considère comme alimentant la division entre francophones et anglophones. Même son de cloche du côté du Parti conservateur du Québec, qui juge inutile la législation linguistique du gouvernement.

Publiés alors que la campagne électorale pointe le nez, fort est à parier que ces chiffres risquent de rebondir dans celle-ci. Il sera intéressant de voir qui saura en profiter.


Crédit image @Insum

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