Mer. Fév 21st, 2024

Par Mathieu Gosselin, conseiller en emploi au Carrefour jeunesse-emploi de Sherbrooke

La pénurie de main-d’œuvre semble ne laisser personne indifférent au Québec. En réalité, ce problème affecte le monde entier. Non seulement la pénurie de main-d’œuvre pouvait sembler inévitable pour certains, elle était avant tout extrêmement prévisible. De nombreux éléments globaux et systémiques permettent d’expliquer cette dynamique socio-économique.

À Sherbrooke, plus spécifiquement, qu’en est-il ? Quels sont les facteurs qui sont particuliers à cette région, et comment la pénurie de main-d’œuvre y est-elle vécue par rapport à la vie métropolitaine de Montréal, aux régions agricoles qui l’entourent ainsi qu’ailleurs dans le Québec, voire le Canada et l’Amérique du Nord ? Voici les enjeux majeurs de la pénurie de main-d’œuvre, expliqués avec la réalité de la ville la plus peuplée de l’Estrie.

L’enjeu démographique

Définitivement, le plus gros débat entourant la pénurie de main-d’œuvre se trouve dans la population elle-même, et ce, partout où la pénurie se fait ressentir. En effet, selon Statistique Canada, la combinaison entre l’augmentation du taux de population vieillissante et la diminution constante du taux de natalité depuis la fin des années 1950 a créé ce que l’on pourrait appeler un gouffre démographique en matière de quantité de main-d’œuvre disponible.

L’immigration est un autre enjeu très impactant dans la pénurie de main-d’œuvre, et la récente dynamique politique accentue celui-ci. En effet, la politique de la CAQ visant à réduire le nombre d’immigrants entrant les frontières québécoises met un frein an bassin important de travailleurs potentiels qui devient donc moins accessible.

À Sherbrooke, l’enjeu démographique semble être moins affecté. Ceci étant dit, la population vieillissante ne semble pas freiner la croissance de la population estrienne d’ici 2041 selon l’Institut de la statistique du Québec, qui estime que la population va croître de 17 % d’ici 2 041.

Tout compte fait, pour Sherbrooke, le vieillissement de la population ne semble pas être le seul enjeu majeur de la pénurie, car, toujours selon l’Institut de la statistique du Québec, 58,6 % de la population sherbrookoise a entre 20 et 64 ans, et 20,4 % de la population active se trouve en dessous de 20 ans. Il y a donc autre chose qui vient peser dans la balance de la pénurie de main-d’œuvre, et un phénomène depuis plusieurs années aux États-Unis vient nécessairement jouer sur cet enjeu.

La perte de confiance

La crise du travail vécue actuellement remonte à loin dans l’histoire. Il serait inutile d’en parler et de trouver des causes et solutions concrètes sans comprendre le contexte qui la précède. La culture de l’économie moderne repose essentiellement sur l’exploitation des travailleurs pour assurer la production de biens et de services pour la population. Ce modèle couvre la période de l’histoire économique que l’on appelle les Trentes Glorieuses, qui se basait essentiellement sur l’après-guerre et la construction d’un monde reposant sur l’économie mondiale. C’était essentiellement un modèle de coopération et d’échange international de ressources.

Or, depuis le milieu des années 70, ce modèle économique a montré d’importantes failles. Il a été remplacé par un modèle économique davantage axé sur la dette plutôt que sur le PIB de la population. Les États plus vulnérables étaient donc sujets à des crises économiques majeures et la spéculation boursière dans le financement de l’économie avait prédominance.

Tout ce contexte a donc créé une dynamique où le travail a majoritairement été influencé par les investissements provenant des actionnaires plutôt que par la réelle valeur du travail. C’est ce qui a enlevé davantage de pouvoir économique aux travailleurs, créant ainsi les esquisses de la crise sociale du travail actuelle. Par le fait même, l’intérêt grandissant pour une meilleure redistribution des richesses et des statuts sociaux s’est fait sentir.

En se penchant sur les métiers associés cette fois aux services essentiels, comme l’éducation et les services de santé, on peut aussi constater, presque partout en Occident, que le système public est de plus en plus négligé par de multiples réformes. Celles-ci mettent principalement l’accent sur l’administration et la gestion des services plutôt que sur les enjeux techniques associés à ceux-ci.

Cette tendance a également pour effet de retarder la considération des professionnels en donnant davantage de pouvoirs aux cadres de l’administration publique, et donc, la valeur du travail, elle aussi, se voit remise en question.

Au Québec, cette dynamique n’est pas épargnée, avec les réformes allant progressivement dans ce sens depuis les années 1990. Le fait que les services publics perdent en qualité et que le taux d’imposition est parmi les plus élevés au Canada contribue également sur cette perte de confiance de la population dans la culture du travail au sens large.

Qui plus est, tout récemment, la pandémie et les technologies de l’information ont donné un énorme coup au marché du travail en apportant deux réalités à la population travaillante. D’un côté, la possibilité d’avoir du temps pour se réinventer et par le fait même pouvoir revendiquer des changements structurels dans le marché du travail. D’un autre côté, le télétravail, qui a été demandé par énormément de travailleurs lassés du modèle classique du travail. Ainsi, de nos jours, ce sont les gens qui travaillent qui bénéficient davantage de pouvoirs étant donné la rareté de la main-d’œuvre.


Crédit image @Facebook

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