Ven. Jan 27th, 2023

Par Nikolas Morel-Ferland  

Pour un regroupement étudiant d’à peine sept ans, la feuille de route du Club de débat Université de Sherbrooke (UdeS) est tout à fait respectable. Présence accrue dans le Nord-Est des États-Unis avec les tournois de Yale et de Cornell, de nombreuses distinctions provinciales pour les cohortes successives de débatteurs, en plus d’une participation aux Championnats mondiaux de 2018… Portrait d’une tradition centenaire.  

Quinze minutes. Supposant un achalandage moyen au Café Gigi, ce laps de temps devrait suffire à aller se procurer une Guru et rentrer en classe avant la seconde moitié du cours. Pour les plus audacieux, cela peut même être l’occasion d’une microsieste, question de récupérer un peu de sommeil le lendemain d’un 5@11 bien arrosé. 

Dans le cadre d’un débat compétitif, ces mêmes quinze minutes représentent la totalité du temps qui s’écoule entre l’annonce du sujet, jusque-là inconnu de toutes les parties, et le début de la joute. Il va sans dire, chaque seconde est précieuse.  

Armés d’une liasse de feuilles gribouillées et du regard anxieux de leur binôme (deux cerveaux valent mieux qu’un), les duos de personnes débatteuses doivent user de ce temps pour construire un argumentaire bien étoffé et anticiper les réfutations de l’équipe adverse. Le sujet semble trop difficile ? Il faut alors faire preuve de créativité. Wikipédia ne sera ici d’aucun secours : dans l’univers du débat compétitif, aucune recherche d’information externe n’est permise. 

Oubliez le débat des chefs 

L’ensemble de règles et de formalités propres au débat universitaire rappelle vaguement la procédure parlementaire d’inspiration Westminster. La joute porte toujours sur une « motion » qui propose un changement au statu quo. Aucune thématique imaginable n’est épargnée : aux grandes questions métaphysiques sur la justice et la liberté viennent s’ajouter des mises en situation plus ludiques, où il faut par exemple incarner un personnage issu de la culture populaire.  

L’équipe qui occupe le rôle du gouvernement a le devoir de convaincre la Présidence de la Chambre, un jury composé de personnes débatteuses expérimentées, du bien-fondé de la motion qu’elle propose. En face, l’équipe incarnant l’opposition doit au contraire prouver que les idées du gouvernement causeront du tort. Dans une ronde de deux contre deux, chaque personne participante dispose d’un temps de parole de sept minutes pour faire valoir ses points et revenir sur les idées de l’équipe adverse.  

Une uniformité pour rapprocher 

Si le format du débat compétitif peut sembler rigide à première vue — et parfois synonyme de maux de tête pour les novices — il permet néanmoins à la discipline d’exister à l’échelle internationale. Une équipe de Sherbrooke apprend à débattre selon les mêmes règles qu’une équipe de Vancouver et vice versa. 

Avec des joutes strictement encadrées, le débat compétitif constitue un espace sécurisant où les personnes étudiantes peuvent améliorer leur aisance oratoire et relever de nouveaux défis. Comme les temps de paroles sont protégés (seules les questions à main levée sont permises), les individus n’ont pas à craindre d’être constamment interrompus par un adversaire belliqueux, à l’image de politiciens qui se querellent sur le ratio idéal de ponts par habitant lors du débat des chefs.  

De plus, contrairement aux formats populaires en France, aucun point n’est imparti pour le style ou la fluidité du discours dans les modèles britanniques et nord-américains. Citer Voltaire permettra certainement d’impressionner ses collègues dans un cours de littérature, mais ne vous fera pas gagner un débat !  

Cette caractéristique contribue grandement à démocratiser les compétitions, lors desquelles une personne plus timide, et même atteinte d’un trouble de développement du langage, ne sera jamais pénalisée sur la forme de sa prestation.  

Un héritage victorien  

Les sociétés de débat existent depuis le milieu du XIXesiècle en Angleterre. S’inspirant des Communes de Londres, des étudiants de Liverpool ont fondé la Liverpool Parliamentary Debating Society et convoqué, en 1860, les autres clubs du pays pour un premier tournoi.  

Le format retenu pour cet événement s’est graduellement imposé dans les universités du pays et a traversé la Manche pour devenir le modèle officiel des championnats européens et mondiaux. Encore aujourd’hui, le « British Parliamentary Style » domine la scène internationale et est enseigné au Club de débat UdeS, en parallèle à son cousin local dit « Parlementaire canadien ».  

En 1933, un scandale fait connaître le débat universitaire à une audience élargie. Dans un contexte politique de plus en plus tendu entre le Royaume-Uni et l’Allemagne nazie, la société Oxford Union propose la motion « This House will under no circumstance fight for King and Country », anticipant le conflit à venir. Elle est adoptée à majorité par 275 voix contre 153.  

La presse à sensation se délecte de la controverse, et l’affaire va jusqu’à attirer l’attention du premier ministre Winston Churchill, qui plonge dans une colère noire en qualifiant le résultat du débat « d’abject, sordide et éhonté ».  

Essor francophone et allophone 

Si le débat compétitif a d’abord été un phénomène confiné au monde anglo-saxon, la donne est en train de changer. Aux institutions élitistes qui ont traditionnellement raflé les premières places vient maintenant s’imposer une nouvelle génération cosmopolite de débatteurs. Ce n’est plus du côté de Harvard, d’Oxford ou de Cambridge qu’il faut se tourner pour espérer trouver les meilleures équipes, mais bien vers Tel-Aviv, Belgrade et Manille ! 

Au Canada, l’activité commence réellement à prendre de l’envergure vers les années 1970. Un article du Ottawa Citizen daté de 1977 souligne en grande pompe la tenue du premier tournoi annuel de la Canadian University Society for Intercollegiate Debate dans la capitale.  

Depuis, les clubs de débat sont partie prenante de la vie universitaire canadienne. Demandez à n’importe quelle personne étudiant à McGill, elle soulignera avec fierté que notre premier ministre Justin Trudeau faisait partie du club de débat lors de ses années d’études. La légende raconte qu’il aurait affronté le sénateur américain Ted Cruz, alors étudiant à Princeton, dans le cadre d’un tournoi. 

Au Québec, les tournois sont chapeautés par la Ligue de débat universitaire et collégiale, ou LiDUC pour les intimes. Chaque année, quatre tournois ont lieu au sein des différentes universités de la province. Toutes les personnes étudiantes de l’Université de Sherbrooke sont invitées à encourager la page Facebook du Club de débat UdeS pour être au fait des activités à venir. Les prochains champions du monde portent peut-être le vert et l’or, qui sait ?   

Pour plus d’informations : clubdedebatudes@gmail.com 

Description photo : Délégation canadienne à New Haven, Connecticut, dans le cadre du Yale Inter-Varsity 2022 qui a eu lieu les 29 et 30 octobre derniers. L’Université de Sherbrooke était la seule institution entièrement francophone à y être représentée. L’équipe sherbrookoise, visible dans le coin supérieur gauche, était composée de Nikolas Morel-Ferland (baccalauréat en histoire) et de Sophie Boudreau (baccalauréat en politique appliquée).  


Crédit image @Nikolas Morel

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