Dim. Mar 3rd, 2024

Par Josiane Demers

Vendredi matin, j’attends dans un café. Quelques instants plus tard, je suis face à la force, face à la force d’une femme. Courageuse, ouverte et franche, Geneviève Rioux est assise devant moi. Pour une deuxième fois, elle m’offre le privilège de sa confiance. Sans pudeur, nous parlons de Survivaces, son récent recueil de poésie publié par la maison d’édition Mémoire d’encrier et disponible depuis le 18 mai dernier.

Il s’agit d’un deuxième ouvrage pour l’écrivaine qui, auparavant, avait offert la suite poétique Je n’ai pas dit mon dernier souffle/Dossier Eg-2018-16378 dans la revue Le Sabord en octobre dernier. Rappelons que Geneviève Rioux a été victime d’une agression sexuelle et d’une tentative de féminicide dans la nuit du 7 au 8 avril 2018 et que sa mère a fait face à la même menace dans un scénario amèrement similaire en 1999. À travers une poésie touchante et accessible, elle cherche un sens à cet évènement. Alors que la suite poétique recensait les détails de l’agression, Survivaces va plus loin et explore les dommages collatéraux et la peur, mais aussi l’intimité retrouvée et l’espoir.

Probabilité, Dénombrement et Sérendipité, trois termes, chacun accompagné d’une définition clinique, qui dessinent la prémisse de chaque partie du recueil. « J’ai usé de termes statistiques qui sont utilisés dans un cadre clinique habituellement. Je voulais créer un clash entre les évènements vécus émotionnellement et les faits et les statistiques. C’est quoi les chances que ça se reproduise deux fois, de façon aussi similaire pour en arriver au fait que c’est complètement illogique, c’est irrationnel », explique l’autrice.

Une poésie accessible

Survivaces est une œuvre qui respire malgré un thème lourd et qui considère les lecteurs et les lectrices. Adepte ou non de poésie, chaque personne est en mesure de saisir et de ressentir les mots. « L’accessibilité, c’est important parce que je dénonce une violence et je veux qu’elle soit entendue et reconnue. C’est important parce que si mes proches ne comprennent pas ce que je fais pour moi, c’est un manque de respect », soutient Geneviève Rioux.

Elle continue : « Ma mère qui me fait confiance et qui se présente ultra vulnérable pour me permettre d’écrire son histoire puis de l’envoyer dans le monde après. C’est moi qui vais dans les médias, mais elle vit tout ça par la bande. Elle est très concernée par ça. Il y avait un devoir envers elle, envers ma sœur, mon père, envers ma famille, mes amis, de leur permettre de me comprendre et de saisir tout ça. »

Hécatombe collatérale

Faire le compte

Des blessures, des blessées

Les dommages collatéraux se chiffrent

En chacune

La poétesse a voulu explorer et dénoncer, à travers le terme Dénombrement, les dommages collatéraux engendrés par cette violente attaque. Non seulement ses proches ont été impactés, mais tous les gens impliqués de près ou de loin ont aussi pu vivre un certain traumatisme. « Plus largement, je pense que les femmes autour de moi se sont senties très ébranlées et vulnérables par rapport à ce qui m’est arrivé. Je voulais leur donner un souffle à elles aussi », souligne-t-elle. « Les hommes sont aussi des victimes collatérales. Je l’ai vue dans leurs, yeux la honte d’être un homme, d’être associé à cette violence-là », tient-elle à évoquer, alors que ces derniers sont souvent oubliés.

Inverser la peur

La peur plombe

Des deux bords

Où te caches-tu?

Pas dans le garde-manger

Ni dans la garde-robe

Parqué dans le garde-fou

De ton déni, peut-être

La chienne, ta chienne

Pissou

L’assaillant de Geneviève Rioux n’a toujours pas été accusé. Comment faire la paix avec cela ? « C’est un petit peu ce que j’ai essayé d’amener au lecteur. Une espèce d’inversion de la perception de la peur. C’est pour dire que oui, moi j’ai la chienne et je suis hypervigilante, mais lui aussi a la chienne de se faire pogner présentement. Donc, ça rééquilibre je trouve le sentiment de pouvoir de la victime », estime-t-elle.

Vérité et sens

Ma mort

M’a sauvé la vie

Dans la troisième partie du recueil, soit Sérendipité, l’écrivaine semble faire la paix avec ce qui lui est arrivé. Elle choisit d’avancer et de transformer cet évènement traumatique en quelque chose de beau. « Il y a des découvertes inattendues qui me sont arrivées en cours de route comme la relation amoureuse que je développe », exprime celle qui ose aborder des thèmes intimes comme la réappropriation de son corps et sa sexualité.

Pour l’écrivaine, retrouver une certaine quiétude ne passe pas nécessairement par le système de justice qui est souvent défaillant. « Il y a un besoin de vérité dont je ne peux pas me cacher, et souvent c’est le système de justice qui répond à ça avec un juge qui tranche. En parallèle de ça, il y a une démarche de sens qui me permet de réécrire l’histoire, d’avoir ma trame narrative. Et ces deux démarches-là, ces deux thèmes là de vérité et de sens, je pense que toutes les victimes en ont besoin. L’un ne peut se passer de l’autre », selon elle.

Mentorat, nominations et lancement

L’autrice tient à souligner l’accompagnement inestimable de David Goudreault, son directeur littéraire. Comme homme et comme humain, il lui permet de retrouver confiance, mais aussi d’avoir confiance en elle.  

Geneviève Rioux est présentement finaliste pour le prix SODEP Voix de la relève Télé-Québec. « Je suis intimidée, mais en même temps avec le timing de la sortie du recueil, ça me met plus en confiance, il y a un accueil qui est là, il y a des gens qui sont réceptifs. On reconnaît ce que j’ai fait, donc je pense que je peux me faire confiance dans la sortie du recueil », souligne-t-elle. D’ailleurs, Survivaces s’est déjà faufilé dans le Top 10 du palmarès des librairies du Québec.

Le lancement s’étendra sur trois jours, soit le 1er juin à Montréal, le 2 juin à Québec et finalement, le 3 juin à Sherbrooke à la galerie Sporobole en collaboration avec la Librairie Appalaches. Au menu : des lectures d’extraits et des échanges. Le plaisir sera double, alors que David Goudreault lancera, lors du même évènement, sa toute dernière œuvre Vif oubli.


Crédit image @ Annick Sauvé

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