Mer. Avr 24th, 2024

Par Josiane Demers

Mettons les choses en perspective. Je suis une femme blanche vivant au Canada, en Amérique du nord. Je suis privilégiée et je le sais. Toutefois, la récente invalidation du verdict Roe c. Wade aux États-Unis m’a happée violemment. Elle m’a confirmé qu’aux yeux de la société, à différents degrés, une femme vaut tout simplement moins qu’un homme. J’ai soudainement accepté et internalisé la triste idée que l’égalité des sexes était une utopie.

Tant qu’on avançait, ça allait. Cependant, ce que nous démontre cette décision chez nos voisins du sud, c’est que rien n’est acquis. Malgré le fait qu’au Canada, le système fonctionne différemment et qu’on semble mieux protégées légalement contre ce genre de recul, l’accessibilité à l’avortement demeure un enjeu important.

Concrètement, ça veut dire quoi?

En septembre dernier, j’avais rédigé un texte inspiré par la loi texane SB8, qui criminalisait l’avortement dans l’État du sud. Vraisemblablement, les Américains pro-vie n’avaient pas dit leur dernier mot…

Premièrement, qu’est-ce que le jugement Roe c. Wade, et que veut dire son invalidation?

Il faut d’abord comprendre qu’aux États-Unis, les États sont souvent maitres de leur législation à moins de pousser un recours jusqu’en Cour Suprême, instance fédérale formée de neuf juges qui se penchent sur la constitutionnalité des lois. En principe, ces juges doivent rester neutres et s’en tenir à l’analyse du cas, sans faire de partisanerie.

L’expression clé ici : « en principe ».

Dans les faits, Donald Trump, ancien président de la land of the free, a pu nommer trois juges conservateurs lors de son mandat. La plus haute instance juridique du pays regroupe maintenant six juges conservateurs et trois juges progressistes. De toute évidence, cela risque d’entraîner des répercussions pour longtemps étant donné que les magistrats sont nommés à vie.

En 1973, une décision historique a été rendue dans une cause opposant Jane Roe (nom fictif pour protéger l’identité) et Henry Wade. La Cour a déterminé que les restrictions sur l’avortement dans les États étaient anticonstitutionnelles notamment en ce qui a trait au droit à la vie privée comme l’indique l’encyclopédie Britannica. Roe maintenait qu’une femme avait le droit de cesser une grossesse n’importe quand et pour n’importe quelle raison. La Cour lui a majoritairement donné raison, mais avant 24 semaines de grossesse, ce qui représente la viabilité du fœtus.

En invalidant l’arrêt Roe c. Wade, la Cour Suprême a remis la gestion de l’avortement entre les mains des États. Une femme peut donc être maitresse de son corps, seulement dans les États progressistes. Dans les états conservateurs, l’avortement sera restreint, inaccessible ou criminalisé. Plusieurs entreprises comme Google et Amazon se sont engagées à payer les frais de déplacement pour les femmes qui doivent voyager en dehors de leur État de résidence pour se faire avorter légalement.

Et ici?

Jusqu’en 1988, l’avortement était illégal au Canada. Ce n’est qu’en 1969 que le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau modifie le Code criminel et permet aux médecins de pratiquer des avortements dans les hôpitaux si la grossesse menace la santé ou la vie de la femme, comme mentionné dans The Canadian Encyclopedia. En 1982, la Charte canadienne des droits et libertés est adoptée et annexée à la constitution.

En 1988, le cas du docteur Henry Morgentaler, qui pratique des avortements, est porté en Cour suprême et le jugement conclut « que la disposition du Code criminel sur l’avortement viole le droit d’une femme à “la vie, la liberté et la sécurité de sa personne” en vertu de l’article 7 de la Charte. »

Sachez donc, mesdames, qu’au Canada, l’avortement est légal tout au long de la grossesse. L’intervention est gratuite et couverte par les diverses assurances maladie provinciales aux pays.

De plus, comme relayé par le site Éducaloi, « En 2016, le Québec a adopté une loi pour créer des “zones d’accès sécuritaires” autour des établissements qui pratiquent des avortements. Les manifestations ne sont pas permises à moins de 50 mètres de ces établissements. » Cette législation a été adoptée pour s’assurer que les femmes ne soient pas victimes d’intimidation et de harcèlement de la part de manifestants pro-vie.

En mai dernier, le gouvernement libéral fédéral a exprimé la volonté de légiférer pour assurer que l’avortement demeure légal. Toutefois, cela ne serait pas nécessaire selon certains experts à cause de la Charte. Le vrai enjeu se trouve dans l’accessibilité. Plusieurs femmes en régions éloignées ou dans des provinces plus conservatrices ont de la difficulté à trouver des ressources. Le sous-financement et le manque de ressources sont davantage au cœur du débat que la légalité de la pratique.

Pour n’importe quelle raison

Il faut absolument cesser de « hiérarchiser » l’avortement. Certains États américains ou certains pays rendent possible la pratique seulement en cas d’inceste, de viol ou de menace pour la santé de la mère. C’est un début, mais ce n’est pas assez. L’argument de ne pas vouloir d’enfant devrait suffire! En classant les raisons par ordre d’importance, on stigmatise le choix des femmes et on les culpabilise.

L’idée derrière le mouvement pro-choix, c’est que la femme puisse disposer de son corps comme elle l’entend, peu importe le contexte. Elle n’a donc pas à justifier le pourquoi du comment. De plus, être pro-choix ne veut pas dire de promouvoir l’avortement comme un moyen de contraception. Cela met tout simplement l’accent sur le choix personnel.  

Inégales dans tout?

Au-delà de l’avortement, les inégalités entre les genres persistent. Ici, nous sommes chanceuses, beaucoup de lois protègent les droits des femmes. Cependant, en 2021, Léger a mené un sondage auprès de 1250 Canadiennes de divers horizons. 73 % des répondantes croient qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire pour atteindre l’égalité, notamment dans les sports et la politique. La fondation canadienne des femmes évalue à 0,89 $ « ce que gagne en moyenne une femme travaillant à temps plein ou partiel au Canada pour chaque dollar gagné par un homme ». La réalité rattrape encore plus les femmes racisées, qui gagnent 59,3 % du salaire moyen d’un homme blanc.

Des statistiques comme ça, il y en a à l’infini. Difficile de ne pas se décourager. Finalement, la leçon, c’est que lorsqu’on naît femme, on est vouée à livrer de multiples combats tout au long de sa vie pour faire valoir nos droits. Devant ce constat, on se bat ou on s’écrase?

Moi je choisis de me battre!


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