Jeu. Juin 13th, 2024

Par Amandine de Chanteloup

Le jeudi 2 juin 2022, l’Université de Sherbrooke a eu le précieux privilège d’accueillir la présidente de l’organisme Femmes autochtones du Québec, Marjolaine Étienne, appartenant à la nation innue, pour une conférence sur les femmes autochtones du Québec.

Cette rencontre basée sur le partage et la compréhension d’autrui s’inscrit dans l’importante démarche de la reconnaissance des savoirs autochtones, correspondant au plan d’action 2021-2026 « pour et avec les peuples autochtones de l’UdeS ». Marjolaine Étienne, issue de la nation innue, porte en elle l’espoir de vivre dans une société où Autochtones et non-Autochtones pourront cohabiter et se comprendre.

L’organisme « Femmes autochtones du Québec »

Créé en 1974 par Mary Two Axe Early, issue de la nation mohawk, l’organisme est axé sur les droits des femmes en matière d’égalité. Sa mission est d’améliorer les conditions de vie des femmes autochtones du Québec, en faisant la promotion de la non-violence, de la justice, de l’égalité des droits et de l’accès à la santé. Que ce soit en milieu urbain ou dans leurs propres communautés, les femmes autochtones mènent encore et toujours un double combat : elles sont à la fois femmes, et Autochtones. « Je souhaite qu’un jour on puisse avoir accès à nos propres droits en matière d’égalité », déclare Marjolaine Étienne avec espoir.

Pour elle, la solution face à cette double oppression n’est autre que l’éducation : « que ce soit au niveau des femmes et des jeunes, pour pouvoir avoir un meilleur avenir, la voie, c’est l’éducation ». L’organisme cherche à soutenir les femmes qui en ont le besoin, celles ayant subi des violences et des agressions sexuelles doivent être sorties de leur situation à l’aide d’outils. Ces derniers ne sont autres que des formations adaptées aux cultures de ces femmes.

Le rôle des femmes dans les communautés autochtones

Il est d’ailleurs intéressant de constater que, dans la majorité des sociétés autochtones, on parle d’équilibre plutôt que d’égalité : « La place des femmes joue un rôle important à travers l’environnement, ce qui nous met en équilibre ». Elles jouent un rôle fondamental dans leurs communautés : elles transmettent la langue, les savoirs traditionnels, éduquent les enfants, etc. Elles sont un véritable vecteur culturel, pilier fondamental des communautés autochtones. Avant la colonisation, la structure et l’organisation communautaire, culturelle et familiale étaient en équilibre. Les femmes et les hommes avaient chacun leurs rôles à jouer pour maintenir cet équilibre fondamental. Or, depuis la grande rencontre entre Autochtones et Occidentaux, tout a basculé : « la colonisation a eu un impact, le rôle des femmes a été heurté à la suite de la mise en place des politiques et des lois qui étaient plutôt paternalistes ». La communauté de Marjolaine Étienne est d’ailleurs engagée dans des négociations depuis plus de 40 ans pour tenter de se réapproprier leur territoire et de pouvoir le gérer, ainsi que d’y gérer leur communauté : ils se considèrent comme un troisième gouvernement.

L’impact de la « Loi sur les Indiens » sur les femmes autochtones

Autrefois nommée « L’Acte sur les Sauvages », la Loi sur les Indiens exclut particulièrement les femmes. De ce fait, avant 1985, des femmes qui mariaient des non-Autochtones perdaient leur statut de membre autochtone. Toutefois, des hommes qui mariaient des non-Autochtones conservaient leur statut de membre, tandis que leurs propres femmes, quant à elles, obtenaient ce statut. Ce système de fonctionnement, on ne peut plus inéquitable, empêchait donc la pérennité des nations autochtones, puisque les enfants des femmes ayant perdu leur statut ne pouvaient pas réclamer d’être Autochtones : « La femme est porteuse de vie, elle peut assurer la continuité des nations ».

En 1985, un référendum a été tenu dans les communautés : les gens ne comprenaient pas pourquoi les femmes perdaient leur statut. Le référendum a permis de faire en sorte que, dans certaines communautés, les femmes mariées à un non-Autochtone puissent retrouver leur statut, et que leurs enfants puissent enfin l’obtenir. À l’heure actuelle, il faut encore se battre pour faire reconnaitre bien des enfants, afin d’assurer la pérennité des nations. Il est important de noter que l’inscription des membres n’est pas régie par les communautés, mais par le fédéral, ce qui fait en sorte que les délais administratifs trainent au point où bien des individus ne sont même pas conscients de leur identité autochtone à l’heure actuelle.

Une cicatrice encore sensible : les pensionnats

Marjolaine Étienne ne pouvait parler d’histoire autochtone sans mentionner les pensionnats, qu’elle qualifie d’ailleurs de « gros traumatisme, autant individuel, que familial, que collectif ». Trop d’enfants, désormais adultes, ont encore besoin de faire la paix avec ce qu’ils ont vécu. La conférencière raconte d’ailleurs que sa propre mère s’est retrouvée envoyée dans un pensionnat de ses 8 à ses 13 ans. Comme pour beaucoup de femmes, cela cause une véritable coupure familiale. Les familles autochtones ont été à jamais transformées : traumas multiples, violences conjugales, familiales et sexuelles, déresponsabilisation des parents autochtones, rupture du lien affectif, etc. Par besoin de surprotection, les femmes éprouvent désormais une réticence à transmettre la langue, de peur que leurs enfants ne quittent la communauté pour aller étudier ailleurs.

Enjeux et défis

Dans le projet de femmes autochtones du Québec, soutenir et aider les femmes victimes de violence est l’objectif principal. Pour Marjolaine Étienne, il est primordial de travailler aussi avec des organisations non autochtones. En effet, pour elle il faut absolument créer des ponts et s’entraider : « C’est un long processus, on ne peut faire que de petits pas, que de petites actions ». Elle désire que les femmes s’entraident, mais aussi que l’image des femmes autochtones change : beaucoup d’entre elles réussissent, il faut les mettre en lumière. Malgré son statut, Marjolaine Étienne a su être l’une de ces femmes, se démarquant pour en inspirer d’autres et leur montrer la voie. Une femme autochtone, malgré la double oppression subie, peut tout aussi bien réaliser de grandes choses, et c’est ce qu’il faut mettre de l’avant, que nous soyons autochtones ou alliés.


Crédit image @ Facebook de l’évènement

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