Sam. Mai 14th, 2022

Par Josiane Demers 

Fréquemment, des lettres s’ajoutent à l’acronyme des communautés LGBTQIA2+, cela par souci d’inclusivité. Beaucoup de gens s’interrogent sur ce que représente le « 2 ». Ce chiffre fait référence au terme anglophone Two Spirit et représente les personnes bispirituelles. Ce terme d’identité de genre autochtone a vu le jour dans les années 1990. Il permet aux communautés de se réapproprier leurs traditions et d’honorer leurs diverses cultures qui ont été durement réprimées lors de l’arrivée des colons européens en Amérique. Chez plusieurs peuples des Premières Nations, chez les Inuits et les métis, ces gens sont perçus comme ayant un esprit à la fois masculin et féminin.  

Selon l’Encyclopédie canadienne, le terme « bispirituel est utilisé par certaines personnes autochtones pour décrire leur identité sexuelle, spirituelle et de genre ». Toutefois, plusieurs définitions et compréhensions existent et varient selon les croyances et les visions des différentes nations.  

Dans la plupart des langues autochtones, le vocabulaire est basé sur des verbes d’action. Cela est concentré sur ce que les personnes font contrairement à ce qu’elles sont. La bispiritualité peut donc également inclure le rôle traditionnel et spécialisé d’une personne au sein de sa communauté. C’est pourquoi les personnes autochtones ne se retrouvent pas nécessairement toutes dans des termes comme « gay », « bisexuel », « transsexuel » ou encore « non binaire ».  

Un peu d’histoire 

Comme expliqué dans la vidéo Two Spirits, One Voice, une initiative créée avec l’objectif d’éduquer la population, les personnes bispirituelles puisent leur force à la fois dans l’énergie féminine et l’énergie masculine. Autrefois, elles étaient valorisées et considérées comme une bénédiction sacrée dans la tradition autochtone. Historiquement, ces personnes étaient placées sur un piédestal dans l’imaginaire des communautés et prisées pour leur contribution dans leurs nations respectives. 

Dans plusieurs peuples, quatre identités de genre existaient. Il y avait évidemment des mots pour désigner les hommes et les femmes, mais il y avait aussi des termes distincts pour désigner les hommes avec des caractéristiques féminines et des femmes avec des caractéristiques masculines. Notons que selon un article de Samantha Vincenty publié en juin 2021 dans le magazine Oprah, certaines nations pouvaient avoir jusqu’à 12 identités de genre. Elles sont maintenant regroupées dans l’expression parapluie « bispirituel(le) ». Cette formulation a été créée pour faire le pont entre les termes autochtones qui honorent la fluidité du genre et de l’attirance, et la compréhension occidentale de l’identité de genre et de la sexualité. 

Attention, selon Tamara Touma, concepteur/conceptrice de communication visuelle pour l’association QMUNITY, dans un article de La Presse, ce ne sont pas toutes les cultures et les communautés autochtones qui reconnaissent le terme.   

Quand les colons s’en mêlent 

Nous avons beaucoup à apprendre des peuples autochtones à cet effet parce qu’avant la colonisation, ils vivaient dans un monde où la diversité était bien présente et même encouragée. Malheureusement, comme mentionné dans une vidéo d’information créée par InQueery diffusée sur YouTube, la colonisation a fait mal aux personnes bispirituelles. Ces communautés en ressentent encore les contrecoups. Cela s’inscrit dans la longue liste de tristes conséquences de l’assimilation des autochtones par les Européens.  

En plus de forcer les Premières Nations, les Inuits et les Métis à se détacher de leur lien à la terre et à la nature, les colons ont imposé leur vision limitée binaire de l’identité de genre. Les two sprits ont été contraints de choisir d’être soit homme ou soit femme afin de se conformer à l’idéal inflexible d’hétéronormativité occidentale. Les nations autochtones ont vu le fossé se creuser de plus en plus entre cette représentation obligée et leurs traditions culturelles. 

À cause de la colonisation, les personnes bispirituelles ont vécu de la discrimination à l’intérieur même de leur communauté à cause de l’assimilation. Plusieurs générations d’autochtones ont grandi en rupture avec leur tradition, ce qui les a amenées à parfois rejeter l’idée de la bispiritualité. C’est pourquoi, selon une étude réalisée par le centre de collaboration nationale de la santé autochtone publiée en 2016, les two spirits représentent un nombre anormalement élevé de la population itinérante autochtone. Ces personnes sont souvent dans une situation précaire, ce qui affecte leur santé et leur bien-être.  

Heureusement, malgré le génocide culturel et humain engendré les pensionnats, la loi sur les Indiens et le racisme systémique, les personnes bispirituelles ont survécu à l’histoire et sont maintenant plus déterminées que jamais à se faire entendre et à se faire comprendre.  

Des activistes au premier plan 

Beaucoup d’artistes autochtones s’identifient à la bispiritualité. Dans un article de Radio-Canada publié en 2017, plusieurs soulignent le travail d’Albert Mcleod, « codirecteur du groupe Two-Spirited People of Manitoba, lui-même Métis d’origine écossaise et crie, qui milite depuis 30 ans pour les droits des Autochtones de la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle et transgenre ». C’est lui qui a popularisé et démocratisé la bispiritualité. Il donne des conférences à travers le monde pour sensibiliser la communauté internationale.  

Certains artistes bispirituels tracent le chemin pour les jeunes générations. C’est d’ailleurs le cas de Jérémy Dutcher, ce musicologue et ténor malécite qui s’est adressé directement au premier ministre Trudeau lors de son discours de remerciement, alors qu’il remportait un Juno en 2019 pour son album Wolastoqiyik Lintuwakonawa 

L’artiste Two-Spirit multidisciplinaire de la nation des Pieds-noirs, Adrian Stimson, revendique également plus d’efforts pour la réconciliation de la part du gouvernement canadien et milite pour les droits des personnes bispirituelles.  

Une conférence aura lieu sur la bispiritualité à l’Université de Sherbrooke dans le cadre de la semaine arc-en-ciel le 30 mars prochain à midi par TEAMS. 


Crédit image @ Two Spirit Alliance

Josiane Demers
Rédactrice en chef pour le Journal Le Collectif

Étudiante à l’école de politique appliquée avec un cheminement en relations internationales à l’Université de Sherbrooke, Josiane Demers a également suivi des cours en communication. Impliquée au journal Le Collectif depuis le début de son parcours académique, elle est passée de collaboratrice à cheffe de pupitre de la section Sports et bien-être, pour ensuite devenir rédactrice en chef du périodique.
Passionnée de culture, de sports et d’actualité internationale, elle a plus d’une corde à son arc.