Par Aude Poirier
C’est le 30 avril dernier que François Legault, dans le cadre d’une rencontre privée avec le Conseil du Patronat du Québec (CPQ), a fait part de ce qu’il qualifie lui-même d’obsession : la hausse du revenu moyen des Québécois.
Pour y parvenir, le premier ministre compte favoriser les immigrants allant pourvoir les postes dont le salaire annuel est d’au moins 56 000 $, soit le salaire moyen du Québec. Cette sélection se ferait donc au détriment des immigrants aspirants à travailler dans les secteurs moins payants, mais pour lesquels les besoins sont pourtant tout aussi criants. Cet enjeu concerne tout particulièrement la communauté étudiante, dont une partie non négligeable immigre pour obtenir une formation, puis un emploi de qualité au Québec.
Le salaire moyen du Québec : une inquiétude fondée?
D’abord, il faut admettre que le salaire moyen québécois est effectivement inférieur à celui de nos voisins ontariens. Les derniers chiffres disponibles, publiés en 2019 par Statistiques Canada, indiquent un écart de 10,4 %. Dans un article publié par La Presse en mai dernier, Francis Vailles notait que cet écart a toutefois fondu au fil des années, en raison de la pénurie criante de main-d’œuvre au Québec et du taux d’imposition provincial ayant cessé d’augmenter. En effet, l’écart de la moyenne salariale entre le Québec et l’Ontario était de 20 % en 1998. Bien qu’il reste certainement du chemin à faire pour égaler la majorité des provinces canadiennes quant au salaire moyen (le Québec se situait au 6e rang en 2019, selon Statistiques Canada), force est de constater que la situation du Québec, en matière salariale, a tendance à se rapprocher de plus en plus de celle du reste du Canada.
Il faut également prendre en compte le fait que le coût de la vie dans la province ontarienne est supérieur à celui du Québec. Dans un article publié en mars 2018 dans L’actualité, Pierre Fortin rapportait à cet égard un écart de 11 % en 2016 entre les deux provinces. Bien qu’il soit fort souhaitable que le salaire moyen québécois augmente et que son écart avec les autres provinces canadiennes diminue, il faut se demander s’il s’agit de la priorité économique à laquelle le gouvernement doit s’attaquer au détriment de la deuxième problématique soulevée dans le cadre de ce débat : la pénurie de main–d’œuvre.
Le manque de travailleurs au Québec
La pénurie de main-d’œuvre se fait sentir plus que jamais au Québec et ses impacts sont majeurs. On observe un ralentissement de l’économie puisque le manque de travailleurs cause un frein à la croissance et à l’expansion des entreprises, comme le faisait remarquer Gérald Fillion dans un article publié par Radio-Canada en mai dernier. C’est sur cela que les membres du CPQ fondent leurs revendications, implorant le premier ministre de permettre à davantage d’immigrants de s’installer au Québec et d’ainsi parvenir à combler les 140 000 postes présentement vacants.
Il est tout à fait justifié pour un gouvernement d’établir des conditions et critères d’immigration basés sur les réels besoins de la province. C’est pourquoi Legault insiste sur l’admission prioritaire des immigrants qui pourvoiraient les 30 000 postes offrant une rémunération excédant les 56 000 $. Le problème, c’est que cette lecture ne tient pas compte des besoins alarmants dans les secteurs moins payants.
La santé et les services sociaux, le commerce de détail, la fabrication, l’hébergement et la restauration sont, selon Statistiques Canada, les domaines d’emploi où le manque est le plus criant. Pourtant, ces emplois offrent en moyenne une rémunération de 17,80 $ de l’heure, bien en dessous du 28,20 $ de l’heure visé par le gouvernement Legault. Aussi, plusieurs employeurs offrent des postes où le salaire augmente en fonction du temps et de l’expérience acquise. Il est donc possible qu’un employé ne passe le seuil des 28,20 $ de l’heure qu’après un certain nombre d’années.
La nécessité de cerner les besoins au Québec
Certes, l’immigration peut contribuer elle-même au problème de main-d’œuvre puisque chaque immigrant consomme des biens et services et bénéficie des services offerts par l’État, ce qui peut potentiellement exacerber la pénurie dans certains domaines. Pour illustrer froidement le principe, l’éducation en est un exemple : un nombre accru d’enfants crée nécessairement un besoin pour davantage d’enseignants comme le soulevait Francis Vailles dans son article publié à La Presse en mai dernier. C’est ce qui pourrait expliquer la réticence de Legault à ouvrir la porte à tous les immigrants économiques, pour ne privilégier que les plus « payants » sur l’unique critère du salaire.
Un article d’Alec Castonguay publié en mai dernier dans L’Actualité relève pourtant un point fort intéressant : la CAQ a créé deux programmes d’immigration rapide dans le domaine agroalimentaire et pour les préposés aux bénéficiaires compte tenu de la demande urgente dans ces deux secteurs. Pourtant, le salaire offert n’excède dans aucun des cas le 50 000 $. Il s’agit là d’une preuve explicite que les besoins du Québec dans les domaines moins bien rémunérés que ce que vise le gouvernement sont tout aussi importants, et donc que celui-ci ne peut se permettre de refuser les immigrants aspirant à ces postes visiblement essentiels.
Un équilibre précaire des priorités
Il faut donc tenir compte des véritables besoins de la province et évaluer s’il est véritablement souhaitable de filtrer les immigrants sur la seule base du salaire qu’ils empocheront dès leur première année au Québec, au risque de prolonger les contrecoups de la pénurie de main-d’œuvre.
Il est certes nécessaire de faire un certain filtrage afin d’éviter d’aggraver le problème et il est tout à fait légitime pour le gouvernement Legault de se préoccuper du salaire moyen québécois, à la traîne par rapport aux autres provinces. Cependant, la solution à long terme repose probablement davantage sur une plus grande reconnaissance des emplois dans les secteurs essentiels, où le salaire est pourtant en dessous des 56 000 $ annuels convoités, et une constante amélioration des formations menant à ces emplois, menant éventuellement à des emplois mieux rémunérés.